Le MorvandiauPat Les nourrices
Le Morvan Les flotteurs Les galvachers Les tissus Les habits La lessive Le mariage Les danses A voir

Le lait est aux enfants ce que le vin est aux vieillards.(1)

Un peu d'histoire

Dès l'année 1284, il s'était établi à Paris, dans une rue située près du Prieuré de Saint-Éloi, des femmes appelées Recommandaresse, dont le métier consistait à procurer des nourrices aux habitants de la capitale.
Les rapports qui eurent forcément lieu entre les parents et les nourrices ne tardèrent pas à faire naître entre eux des discussions de tous genres, les uns et les autres se trouvant continuellement exploités par les meneurs, hommes grossiers, sans éducation, qui étaient alors, comme ils le sont encore maintenant, les seuls entremetteurs de ce genre d'industrie. Alors comme aujourd'hui, ces meneurs conduisaient les nourrices à Paris et emmenaient les nouveaux nés à la campagne. De honteuses spéculations, des malversations de toute nature ne cessèrent de signaler ce genre de commerce et compromirent plus d'une fois la santé, la vie même des enfants.

30 janvier 1350 - Cette ordonnance, du roi Jean, circonscrit l'industrie des nourrices dans quelques mains privilégiées, et règle les rapports d'intérêt qui doivent exister entre ces femmes et les familles qui les emploient. Elle est ainsi conçue :
« Nourrices nourissant enfants hors de la maison du père et de la mère, gaigneront et prendront cent sols l'an, et non plus, et celles qui jà sont allouées reviendront au dit prix et seront contraintes faire leur temps, et qui fera le contraire, il sera à 60 sols d'amende, tant le donneur comme le preneur. »
« Les recommandaresses qui ont accoutumée à louer chambrières et nourrices, auront pour commander ou louer une chambrière 18 deniers tant seulement, et d'une nourrice 8 sols tant d'une partie comme d'autre, et ne les pourront louer ni commander qu'une fois l'an, et qui plus en donnera et en prendra, il l'amendera de 10 sols, et la recommandaresse qui deux fois en un an louera chambrière ou nourrice sera punie par prise de corps au pillory. »

En 1611, un arrêt du Parlement soumet cette industrie à des règles précises et condamne :
« à 50 livres d'amende et à la prison pour la première fois et à une punition corporelle en cas de récidive, les meneurs conduisant les nourrices ailleurs qu'au bureau des recommandaresses, et à une amende les sages femmes et aubergistes, recevant, retirant ou louant des nourrices. »

En 1615, le nombre des recommandaresses, depuis longtemps fixé à quatre, se trouve confirmé par lettres patentes de Louis XIII, renouvelant la défense à toutes autres personnes de se mêler de se procurer des nourrices.

Le 29 janvier 1715, une ordonnance royale faisait défense aux nourrices, en cas de grossesse ou de toute autre maladie, de prendre ou recevoir chez elles des enfants pour les allaiter, sous peine du fouet et de 50 livres d'amende, payables par leurs maris.

Une ordonnance de 1724 défend aux nourrices « d'avoir deux nourrissons à la fois, sous peine de l'amende et du fouet. »

Le 1er juin 1756, une sentence du Châtelet de Paris fait défense à toutes les nourrices
« de mettre coucher à côté d'elles, dans le même lit, les nourrissons confiés à leurs soins, sous peine d'une amende de 100 livres pour la première fois, et d'une punition corporelle exemplaire en cas de récidive. »

En 1757, nouvelle sentence qui interdit aux nourrices, sous peine du fouet et de 50 livres d'amende, « de prendre des nourrissons étant enceintes, » et qui leur prescrit, dans le cas où cela leur arriverait, « d'en prévenir aussitôt les parents. »

Une autre ordonnance de 1762 défend enfin aux nourrices « de se charger de nourrissons avant le sevrage de leur enfant, lequel ne peut être âgé de plus de sept mois.»

Malgré ces arrêts, malgré ces sentences, malgré ces ordonnances, toutes plus sages, toutes plus judicieuses les unes que les autres, et que l'autorité actuelle aurait bien dû copier, il y eut de tels abus, il y eut - une telle immoralité dans cette industrie, qu'on fut enfin obligé de l'enlever aux femmes qui en étaient spécialement chargées. Un édit royal supprima définitivement, en 1769, la vieille institution des recommandaresses.

Ainsi se trouva fondé le bureau des nourrices de Paris (grand bureau), qui, sans aucun intérêt de lucre et sans autre but que celui d'empêcher des fraudes toujours préjudiciables aux particuliers et à l'État, a pour mission de procurer aux mères de famille des nourrices dont la santé, la moralité et la position ont été préalablement constatées, et d'assurer en même temps à ces femmes la parfaite intégrité de leurs salaires.

Toute nourrice doit être munie d'un certificat constatant « qu'elle est de bonnes vie et mœurs; qu'elle a un garde feu et un berceau pour son nourrisson; qu'elle a sevré son propre enfant, dont l'âge est fixé d'une manière authentique par l'extrait des registres de l'état civil de sa commune, et qu’elle n’a pas d’autre nourrisson. »

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Les Morvandelles

"De tout temps, le Morvan a été regardé comme la terre de lait par excellence. Déjà les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants. Depuis lors, les descendantes chrétiennes de ces femmes ont été constamment recherchées. A Dun-les-Places, on est venu quérir la nourrice du Roi de Rome. D'Empury, on a fait venir celle du fils de Napoléon III. C'est cette préférence connue et reconnue pour les nourrices du Morvan qui, au XIXème siècle, peupla de nouveau-nés le moindre hameau de leur petit pays..."

Les Morvandelles avaient une solide réputation de bonnes nourrices et elles savaient ce qu'il fallait faire pour avoir du lait, beaucoup de lait et le garder.
A Villapourçon on sonnait hardiement les cloches le jour du mariage afin que la future mère soit "laitière". A Fours, la jeune femme qui attendait un enfant devait assister, le 5 février, à la messe de sainte Agathe ou le 8 septembre à la messe de la Bonne-Dame, en ayant soin de se rendre, le même jour, à la fontaine de Lanty pour "se frotter les poitrines" et boire un verre de l'eau merveilleuse (ce qui se faisait également à la fontaine de la Bonne-Dame près d'Onlay).
Sainte Agathe, sainte Gate, était considérée comme la protectrice des femmes en général et des nourrices en particulier. Honorée à Marzy, près de Nevers, à Garchizy près de Fougues et à Pouilly-sur-Loire, elle l'était aussi à Lys, canton de Tannay, et à Moulins-Engilbert. On ne lavait ni ne filait le jour de la sainte Agathe parce que filer ferait se brûler les enfants et laver les ferait se noyer, disait-on en Amognes et à Saint-Aubin, près de La Charité-sur-Loire.
Que n'aurait-on fait pour s'attirer les bonnes grâces de la bonne Gaite ! C'est ainsi que les nourrices aux mamelles épuisées se rendaient à la fontaine Sainte-Agathe, commune de Corbigny ; les mamans de Château-Chinon allaient en pèlerinage à Montbois, hameau tout proche, et celles de Montsauche à la chapelle de Savault. Bien des Morvandelles se rendaient aux sources de la fée Bibracte, au sommet du Beuvray, et se lavaient les seins avant le jour, sans oublier de jeter dans l'eau une pièce de monnaie ou un fromage.

Fontaine Saint-Pierre
Les nourrices venaient baigner leurs seins avec l'eau de la Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray, pour avoir un lait abondant

L'industrie nourricière.
Cette industrie s'exerce de trois façons : la première consiste à élever jusqu'à l'âge de treize ans, les pupilles que l'Assistance publique de la Seine envoie dans le canton la seconde consiste à donner les soins nécessaires au premier âge à des enfants de particuliers que des nourrices sèches vont chercher à Paris et ramènent dans leur pays, où elles les élèvent au biberon; la troisième consiste pour les jeunes mères à se placer dans les familles riches,comme nourrices sur lieu.

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Choix de la nourrice

Le livre des jeunes mères : la nourrice et le nourrisson (1897) - Cora Millet-Robinet, Émile Allix

Le choix d'une nourrice est chose difficile pour les parents, et délicate pour le médecin, car rien n'est moins commun que de rencontrer réunies toutes les qualités désirables. Il faut dans ce choix n'exiger absolument que les qualités essentielles, et s'attacher avant tout aux conditions vraiment importantes.

L’idéal d'une bonne nourrice serait une femme âgée de vingt à trente ans, née de parents sains, elle-même bien portante, bien développée, ayant de belles dents, des seins plutôt glanduleux que volumineux, avec des mamelons bien conformés, dont le lait serait abondant, nourrissant et âgé de deux à trois mois ; une femme expérimentée, qui aurait déjà élevé un premier enfant ; alerte, propre, d'apparence agréable, d'un caractère gai et doux, d'une intelligence éveillée et pratique, et d'une impressionnabilité pas trop vive. On conçoit que toutes ces conditions ne se trouvent pas communément réunies.

II faudra que l’examen de la nourrice soit complet, et ne lui confier l’allaitement, c'est-à-dire la vie d'un enfant, qu’après s'être assuré de son état de santé, de l’état de santé de son propre enfant qu'elle a allaité jusqu'alors, et d'après lequel on préjugera les qualités de son lait et la valeur de ses soins. Après cela, renseignez-vous, interrogez, prenez toutes vos précautions pour n'être pas trompé sur l’âge, les habitudes, la famille, etc., de la nourrice qui se présente à vous, — et si vous trouvez en elle toutes les garanties indispensables d’un bon choix, vous ne devez pas ensuite être trop difficile sur le nombre et la beauté des dents, la couleur plus ou moins foncée des cheveux et la perfection des traits.

A Paris, on recherche beaucoup les nourrices venant de la Bourgogne ; il en vient aussi des départements de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, du Loiret, d'Eure-et-Loir, de la Marne et de la Somme. A Lyon, on prend beaucoup de nourrices dans la Savoie et le Dauphine ; à Marseille, dans les Hautes et les Basses-Alpes ; à Montpellier, dans le Tarn et l’Aveyron ; à Bordeaux et à Toulouse, ce sont les femmes des Pyrénées que l’on préfère.

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Nourrices sur lieu

En premier lieu, il s'agit d'un phénomène de société parisienne sous le Second Empire, la nouvelle bourgeoisie d'affaires et d'industrie de Paris, dont le besoin de paraître est évident, donne sa préférence à la nourrice sur lieu, qui devient un élément privilégié de la domesticité.

La nourrice en promenade

De nombreuses régions françaises ont été touchées par ce grand fait social : l'ensemble de la Bourgogne, le Centre, la Bretagne et le Nord, qui ont, tour à tour, dominé l'industrie des nourrices sur lieu. Le docteur Monot a montré la place tenue par le Morvan et ses rapports privilégiés avec Paris, sous le Second Empire. Le canton de Montsauche est le principal fournisseur de nourrices sur lieu entre 1858 et 1864, il a envoyé près de 1.900 jeunes femmes. Les cantons de Quarré-les-Tombes, Saulieu, Lormes et Château-Chinon sont également de bons fournisseurs. On peut affirmer, en s'appuyant sur les chiffres donnés par le docteur Monot qu'en 1865, 52 % des nourrices sur lieu travaillant à Paris viennent du Morvan. A la fin du XIXème siècle, ce sont les départements du Nord et de la Bretagne qui l'emportent.

Après la naissance de leurs enfants, elles quittaient le Morvan avec eux pour une durée de 12 à 18 mois, mais le plus souvent seule. Elles s'installaient alors dans la famille d'accueil. Devant s'occuper des enfants de la famille, les sortir, les présenter aux relations et amis, les nourrices étaient très bien traitées. Elles portaient des vêtements de qualité, pouvaient même avoir un domestique, et suivaient la famille dans tous ses déplacements que ce soit à la mer, à la montagne ou à l'étranger.Victor Petit écrit :

"Rendons-nous vers une des principales portes des Tuileries entre midi et quatre heures. Deux magnifiques chevaux lancés au grand trot et fièrement menés par un cocher à riche livrée, sont attelés à une voiture armoriée. Cette voiture s'arrête et, tout aussitôt, un valet de pied de haute taille s'empresse d'ouvrir la portière et d'abaisser le marche-pied. Une jeune femme tenant un enfant de quelques mois seulement, descend lentement. Les vêtements de l'enfant sont d'une finesse extrême, ceux de la nourrice sont simples mais d'une irréprochable propreté. Le valet et une camériste de bonne tenue aident avec précaution et attention l'heureuse nourrice à descendre, puis l'accompagnent dans le jardin en portant gravement des châles, des tabourets de pied, des ombrelles et quelques menues friandises.
Et bien, cette nourrice entourée de tant de soins à qui chacun s'empresse d'obéir, à laquelle rien n'est refusé, pour laquelle rien n'est trop beau ni trop bien, c'est une "Morvandiaute" de l'Avallonnais, une "bourguignotte" des environs de Chastellux ou de Quarré les Tombes ; c'est enfin une jeune villageoise que nous aurions pu voir, quelques mois auparavant dans la chambre obscure d'une pauvre chaumière où, quelquefois, il n'y avait pas de pain pour toute la famille".

Bureau de Nourrices

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Nourrices sur place

L'industrie des enfants assistés n'a pas été d'emblée un phénomène parisien. Ce sont les départements dont le Morvan fait partie qui ont été ses premiers fournisseurs d'enfants jusques vers 1840, même si le premier convoi de "Petits Paris" arrive à Lormes en 1807.
L'étude de l'agence de Château-Chinon est bien révélatrice à cet égard : sur 7.326 enfants envoyés par la Seine et par la Nièvre dans la première moitié du XIXe siècle, 4.375 viennent de Nevers. C'est seulement à partir de 1840 que la concurrence de Paris s'affirme : entre 1840 et 1850, la même agence reçoit 1.500 enfants de Nevers mais 2.650 de Paris. Le déséquilibre au bénéfice des "Petits Paris" ne cesse de se confirmer.

Deux grosses communes morvandelles recevant beaucoup d'enfants assistés voient leur "approvisionnement" s'inverser au cours du XIXème siècle : Ouroux (Nièvre), qui obtenait 76 nourrissons de Nevers sur 90 en 1835, n'en reçoit que 17 sur 120 en 1872 ; la Grande-Verrière (Saône-et-Loire) comptait 37 enfants de l'Hospice d'Autun sur un total de 99 en 1856 ; en 1872, la part des "Petits Paris" est de 161 sur 178 (Archives communales d'Ouroux et de la Grande-Verrière)

Les agences morvandelles reçoivent de plus en plus d'enfants du département de la Seine entre le milieu et la fin du XIXème siècle, comme le montre le tableau simplifié :

L'agence de Château-Chinon est, vers 1880, la première agence française de placement de "Petits Paris". A ce moment, le seul canton de Château-Chinon compte plus de 700 pupilles de la Seine, disséminés dans les villages et hameaux, maintenant la place de la jeunesse dans le Morvan de la fin du XIXème siècle.

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Mortalité des "Petits Paris"

Les chiffres cités par le docteur Monot sont impressionnants. Dans son premier ouvrage, pour la période de 1858-1864, il signale que, sur les 265 enfants assistés de la Seine reçus dans le canton de Montsauche, plus du quart est décédé. Dans son second livre, il donne 33 % de décès chez les "Petits Paris", entre 1858 et 1869 et montre que ces enfants perdent la vie entre huit jours et trois mois après leur arrivée de Paris.
Cette mortalité extraordinaire est d'abord due, selon Monot, aux conditions du retour de la nourrice en Morvan : voyage en coche d'eau jusqu'à Auxerre, puis par les tristes routes dans une voiture suspendue et couverte, dans laquelle douze nourrices sont assises sur des bancs, tenant les enfants sur les bras.
L'effet des sevrages prématurés, le manque d'hygiène en Morvan, la brutalité des moeurs et l'appât du gain chez les Morvandiaux, font le reste - Monot cite le cas d'une femme aisée qui sollicite un certificat médical pour gagner Paris -. Le véritable trafic d'enfants auquel se livrent "meneurs et meneuses", qui ne subissent aucun contrôle, qui abusent familles parisiennes, bureaux de placement et nourrices morvandelles, accentue, chez le médecin de Montsauche, l'impression désastreuse laissée par cette industrie, qu'il faut combattre à tout prix.

L'inquiétude des docteurs Duché et Monot à propos de la mortalité des "Petits Paris" est tout à fait justifiée. Les chiffres fournis ne sont pas contestables même si le médecin d'Auxerre est moins sévère que Charles Monot, le tableau des décès présenté par le maire de Montsauche a été établi â partir des calculs très sérieux, faits sur les registres d'état-civil des communes du canton. Nous sommes en pleine vérité et les réflexions sur les sevrages, les moyens de transports, le manque de soins donnés par les familles d'accueil, ne sont pas critiquables.
Avoir attiré l'attention de l'Etat et des hommes de son temps sur les malheurs de la petite enfance en particulier et sur la nécessaire protection des enfants, n'est pas le moindre mérite du docteur Monot : la question de la mortalité des "Petits Paris" en Morvan a amené le médecin de Montsauche â proposer, dès 1865, une législation sur la Protection de l'Enfance.

L'historiographie du XIXème siècle fait peser la responsabilité totale du manque de soins donnés aux enfants de l'Assistance Publique sur les familles d'accueil du Morvan, qui, indirectement, ont fait augmenter la mortalité infantile. De ce point de vue, il convient aussi de poser la question en tenant compte des mentalités de l'époque et des conditions offertes aux Morvandiaux par la médecine du temps.
L'univers mental des paysans est tel que la médecine scientifique ne peut guère pénétrer le pays : le poids de l'ignorance, l'attitude à l'égard du médecin, sont de sérieux butoirs. En effet, quand un enfant est malade (même s'il s'agit de son propre enfant), on n'appelle pas le docteur, le paysan demande plutôt le sorcier, le rebouteux, le "gôgneux" et utilise volontiers les amulettes. Un officier de santé de Moux, très proche des populations morvandelles, le docteur Despiotte, écrit en 1870 "Pour le Morvan, l'histoire de l'humanité n'a pas franchi le Moyen Age. A quand le déchirement des ténèbres ?".
Le comportement des familles n'est pas délibéré à l'égard des "Petits Paris", mais il relève d'une mentalité générale.
Le docteur Monot, dans ses affirmations, ne tient pas compte, par ailleurs, d'une donnée essentielle : la densité des médecins en Morvan au milieu du XIXème siècle. A ce sujet, les Annuaires départementaux nous apprennent que ce pays compte seulement une trentaine de docteurs en médecine et officiers de santé pour 120.000 habitants, soit un pour 4.000 personnes. Dans ces conditions, les médecins de l'Assistance Publique, dont le docteur Monot lui-même fait partie, ne peuvent exercer une véritable surveillance sur les "Petits Paris". A cette donnée, il convient d'ajouter celle des moyens de transport qui sont à la disposition du docteur : la voiture à cheval tout au mieux ; le plus souvent, c'est à pied que se fait la visite aux malades : le docteur Monot, qui doit se rendre dans les communes du canton de Montsauche, parcourt, par exemple, huit kilomètres pour gagner le village le plus proche de son domicile, et dix-huit kilomètres pour atteindre le plus éloigné. Enfin, la dureté du climat hivernal, la présence de redoutables fondrières sur les quelques routes et nombreux chemins de ce pays, font de l'exercice de la médecine une véritable expédition.
La mortalité des "Petits Paris" relève sans doute autant de ces données fondamentales, des sevrages prématurés, des conditions de voyage que de l'attitude des parents nourriciers.

En 1874, le docteur Roussel, en même temps député, faisait adopter la loi qui porte son nom et qui soumet l'industrie nourricière à des conditions strictes limite d'âge pour les nourrices (40 ans), sevrage de l'enfant de la nourrice à partir de sept mois seulement, surveillance du maire et du médecin, vigilance de l'Inspecteur départemental de l'Assistance Publique, participation de l'Etat et du département aux dépenses, réglementation nouvelle pour les bureaux de placement... Des textes d'application de la loi Roussel et des conseils aux nourrices ont suivi.

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L'usage du biberon

Lait mortel

La notion d’hygiène apparaît au XVIIIème siècle, avec un intérêt particulier pour les enfants et les nouveaux nés. Des hospices sont créés pour recueillir les enfants trouvés, des éducateurs vantent les vertus de la vie de famille et l’assistance publique prend son essor. La viabilité et la bonne santé du bébé et de l’enfant font partie intégrante de cette évolution. Dans le cadre d’une situation démographique critique où la dénatalité est liée à la forte mortalité infantile, un puissant courant nataliste se met en place. S’il va de soi que la meilleure des alimentations pour un nouveau-né est le lait de sa mère il est parfois nécessaire de recourir à l’allaitement artificiel. Les données recueillies par les médecins chargés d'appliquer la loi "Roussel" - Théophile Roussel, médecin et homme politique, fait adopter en 1874 une loi qui met en place un Comité supérieur de protection de l'Enfance et établit la surveillance de tout enfant de moins de deux ans, placé en nourrice - démontrent qu'avant les découvertes de Pasteur, un grand nombre d'enfants placés en nourrice étaient allaités autrement qu'au sein. La qualité du lait et du biberon vont être au centre des préoccupations des médecins et des hygiénistes du XIXème siècle.

L'allaitement industriel

Qu'il soit en terre, en étain ou en verre, le biberon existe sous des formes très variées depuis l'antiquité. Face à la pratique répandue de l'allaitement artificiel, une importante entreprise va se spécialiser dans ce commerce : celle d'Edouard Robert. Basée à Dijon en 1869, elle est transférée à Paris vers 1880 et fabrique des millions de biberons, de tétines aux formes variées. Cet empire occupe alors tout un quartier de Paris, dont il reste aujourd'hui la rue Edouard Robert dans le XIIe arrondissement.

Biberon Robert

La plaque publicitaire rappelle le formidable succès du biberon à tube inventé vers 1860. Le tube, long parfois decinquante centimètres, permet au bébé de se nourrir seul, à volonté, libérant ainsi une nourrice souvent accaparée par plusieurs nourrissons. A l'intérieur du cadre doré de style rocaille est représenté un bébé, blond aux yeux bleus, une médaille autour du cou. Il est assis dans un nid au milieu d'un arbre en fleurs, tétant seul un biberon à long tuyau. La publicité restitue ici une image apaisée d'un enfant autonome qui attend dans son nid. Le biberon à tube connaît ainsi un engouement constant chez les mères et les nourrices. Mais ce modèle, déclaré dangereux lors d’un débat au parlement finit par être interdit en France. Impossible à nettoyer, le tube en caoutchouc favorise en effet la prolifération de microbes et par là même, le décès du bébé intoxiqué.

Biberon Robert

La deuxième plaque publicitaire montre un biberon dit de forme "limande" avec une tétine. L'accroche précise que ce biberon est sans tube, caution de salubrité pour l'enfant. Dans un souci de rassurer, la maison Robert fait état de ses brevets et des nombreuses médailles remportées à travers le monde. Il est écrit : "Diplôme d'honneur, Médailles d'or de 1er mérite et d'honneur, 26 ans de succès, deux millions de biberons vendus par an." L'entreprise affiche ainsi sa longévité dans le domaine, gage de professionnalisme et de sérieux. Le succès est immense et la popularité de la marque ira jusqu'à donner son nom, en argot, aux seins des femmes.

Lait scientifique et sain

Le grand danger de l'alimentation au biberon vient de l'absence d'hygiène, d'une mauvaise conservation, de l'utilisation de lait cru et souvent falsifié et de l'emploi de biberons en métal rouillé.
Le docteur Fauvel révèle devant l'Académie de médecine en 1881 que sur l'examen de 31 biberons, 28 contiennent des végétations de cryptogamiques et de très nombreuses colonies de microbes de la diarrhée infectieuse et du choléra infantile. La mortalité des nourrissons liée à ce type de contamination se situe entre 20 et 30% en 1885 et il faut attendre le Congrès International de l'hygiène, qui s'est tenu en 1889, pour enfin voir le corps médical recommander à l'unanimité un lait bouilli. Cette même année, le rapport de l'Exposition Universelle, consacre une partie sur l'hygiène du lait et se préoccupe du mode de stérilisation, sans addition chimique. M. Pasteur a pu se procurer du lait vierge de bactéries en le recueillant avec précaution dans des vases stérilisés. Pour obtenir du lait sain le contrôle sanitaire des étables s'impose (évitant ainsi que les vaches ne soient porteuses de la tuberculose) tout comme la mise en vente de lait pasteurisé, l'éducation des mères à la stérilisation domestique et l'interdiction de vendre du lait falsifié. Ces mesures contribuent à une baisse sensible de la mortalité infantile.
Tout incite au progrès d'une consommation privée d'objets hygiéniques par une publicité qui concerne de plus en plus l'intimité de la cellule familiale.

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Un complément de ressources exceptionnel pour les populations pauvres.

Nourriture sur lieu

Vers 1840, une nourrice à Paris peut gagner entre 400 et 500 F pour une "nourriture" de quatorze mois. Elle reçoit aussi de nombreux cadeaux, offerts par la mère de l'enfant, estimés à 150 ou 200 F, pour les dons en espèces, auxquels s'ajoutent des vêtements et des chaussures. Déduction faite des dépenses, le gain net peut s'établir à deux ou trois fois celui de la nourrice à emporter et approcher le salaire d'un migrant masculin, boeutier ou "galvacher".
Sans doute, les salaires ont été très variés. Ils étaient très élevés si la nourrice était choisie pour l'enfant d'une "Grande Maison" (le médecin désignait les plus belles femmes au Bureau de placement). Dans ce cas, entre 1890 et 1910, le revenu était de 80 à 90 F par mois pendant la "nourriture", auquel s'ajoutaient une seconde année à 100 F comme "nourrice sèche", un mois de vacances payé, le mois double au Jour de l'An, les vêtements à foison, quelques francs pour l'alimentation, le vin sucré tous les soirs avec deux biscuits, préparés par les soins du valet de chambre. Une nourrice de cette catégorie peut gagner aux environs de 2.000 F par an, placés sur un livret de Caisse d'Epargne.

Nourrice

Plusieurs nourritures créent une petite fortune. De nombreux témoignages de descendants de nourrices évoquent les "maisons de lait" c'est-à-dire celles que les revenus de cette industrie ont permis de réparer, en particulier de recouvrir d'un toit d'ardoises. D'autres paysans ont pu acheter quelques parcelles de bois, de prés ou de champs. Des locataires ont pu, ainsi, accéder à la propriété, convoitée de génération en génération, parfois depuis des siècles. Le travail de la nourrice sur lieu est à l'origine de l'ascension sociale en Morvan, de l'indépendance de nombreuses familles de tout petits exploitants.

Grâce à l'industrie nourricière, l'épouse se libère peu à peu de la tutelle du mari, elle commence à accéder à un certain pouvoir dans la maisonnée, pouvoir sans doute relatif, mais que l'on décèle dans certaines familles.
Parallèlement à cette nouvelle "autorité" féminine, une autre évolution se fait sentir, la nourrice sur lieu, ayant séjourné souvent des années dans les familles parisiennes aux belles manières, a introduit, en Morvan, des moeurs plus policées, des habitudes nouvelles, alimentaires, vestimentaires. Est apparu un sens nouveau de l'accueil, que l'on peut illustrer par un détail symbolique : on reconnaît, au XXème siècle, qu'une famille a fourni, autrefois, une nourrice sur lieu quand est offerte au visiteur la tasse de thé plutôt que le bol de café.

Nourriture sur place

Celle des enfants assistés n'a cessé de rapporter aux paysans du Morvan : d'environ 1.000 F pour un enfant élevé jusqu'à douze ans, le salaire versé à la famille passe à près de 1.330 F vers 1880. Les mois de nourrices sont régulièrement révisés à la hausse depuis 1889 et à partir de 1902, la pension versée pour les pupilles de un à deux ans et pour ceux de moins d'un an, augmente de 33 à 39% par rapport à 1876. En 1911, le salaire mensuel pour les "nourrissons" est de 33 F au lieu de 18 F en 1876.
A ces mois de nourrices s'ajoutent la fourniture de tous les vêtements des pupilles, la gratuité de tous les soins (paiement par le percepteur) et de nombreuses indemnités, celle des neuf mois, celle d'habillement (chaussures, bas et coiffure). Plusieurs récompenses et indemnités sont versées aux familles : pour la garde d'un enfant depuis un an jusqu'à douze ans et jusqu'à treize ans pour l'obtention du certificat d'études primaires depuis 1885 (50 F au nourricier, 40 F à l'instituteur et 10 F à l'élève).
Compte tenu du fait que chaque famille morvandelle a la garde de plusieurs "Petits Paris", on imagine l'importance de cette ressource, surtout depuis 1850. Ce sont des sommes énormes qui ont été données aux Morvandiaux.

Entre 1860 et 1880, soit à la grande époque des nourrices, les cantons recevant beaucoup de "Petits Paris", comme ceux de Quarré-les- Tombes et de Château-Chinon, ne se dépeuplent pas: les départs massifs ne se produisent qu'à la fin du siècle, après l'arrivée du chemin de fer à Saulieu (1882).
Un second effet est l'amélioration du sort des anciens pupilles de l'Assistance Publique et, par influence, celui des domestiques agricoles en général.

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Intégration

L'Administration ne paie plus les parents nourriciers quand les "Petits Paris" ont atteint treize ans. Ceux-ci sont alors embauchés comme valets ou servantes de ferme chez les exploitants, selon l'usage des "louées" de domestiques aux foires habituelles. Pour les anciens pupilles, le directeur de leur agence établit, depuis la fin du XIXème siècle, des contrats d'embauche avec les employeurs, si bien que la louée publique n'est plus qu'une formalité : le directeur a tenu une permanence dans les chefs-lieux de canton, annoncée par voix de presse ; s'y rendent les employeurs et futurs domestiques et servantes - tous anciens pupilles de l'Assistance Publique. La discussion aboutit à la signature du contrat, dit "Contrat de placement", qui fixe toutes les conditions du travail, soit quatre principales :

  1. la nourriture, l'hébergement et le blanchissage du pupille
  2. le traitement du domestique "avec bonté, douceur et humanité"
  3. les soins médicaux nécessaires en cas de maladie
  4. l'interdiction du renvoi de l'employé sans avoir consulté le directeur d'agence au moins huit jours d'avance.
A ces conditions s'ajoute un salaire annuel payable à la fin de l'engagement et correspondant aux frais de vêtements et à l'argent de poche remis à la fin de chaque mois.

L'amour des enfants, déjà nombreux dans les ménages morvandiaux du XIXème siècle, n'était pas absent et, bien souvent, ils étaient payés de retour par les "Petits Paris" devenus adolescents ou adultes. Des liens affectifs se sont tissés durant plusieurs années de vie commune, d'abord avec les enfants du même âge élevés avec eux, puis avec les parents nourriciers.
Beaucoup d'anciens "Petits Paris" se sont fixés en Morvan. A la fin du XIXème siècle, 35.600 y ont atteint leur majorité. Mais nombreux sont ceux qui ont pris part au mouvement de l'exode rural. C'est une minorité qui a fait souche par le mariage : le petit paysan recherche un mari pour mener l'exploitation agricole qui échoit à sa fille et le domestique, ancien pupille, devient le gendre ; inversement, la servante de l'Assistance Publique épouse le fils. Ce phénomène d'intégration, bien connu par des exemples précis, n'a pas encore été étudié quantitativement, sauf pour un canton, celui de Quarré-les-Tombes : les mariages avec d'anciens pupilles comptent pour 14 % entre 1850 et 1900.


L'industrie des nourrices et des enfants assistés, dans sa double signification, est un fait de société peu commun, et d'une ampleur difficile à imaginer aujourd'hui. De nombreux milieux sociaux sont concernés en Morvan, le monde médical, les journaliers agricoles et les petits exploitants; à Paris, les nobles et les bourgeois. Plusieurs milliers d'enfants de tous âges sont venus vivre en Morvan, des milliers de nourrices ont été chargées de les allaiter et de les élever ; d'autres sont allées à Paris et dans les grandes villes, même étrangères, vendre leur lait : tels ont été les caractères originaux, dont il faut dégager principalement la valorisation de la femme morvandelle, pour la première fois de son histoire.

La nourrice est à l'origine de la "civilisation" de notre Morvan un peu rude.

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En arrivant à la barrière, Jean qui peinait se rendit compte soudain que la plus grande partie de ses meubles était dans la cour, bancs, table, chaises, coffre, matelas, même les draps, en tas. Il crut qu’on venait le saisir. Avait-il oublié une dette? Il fit très vite l’inventaire de ce qu’il devait : deux sacs de blé de semence aux Meulot, pour quelques sous de chandelle... Tirant la caisse à bois derrière elle, une femme en robe de toile, tablier blanc et coiffe de dentelle, sortit dans la cour et rentra aussitôt. Elle n’avait même pas vu le Jean qui était là. L’espace d’une seconde, il se demanda qui pouvait être cette femme qui le déménageait en costume des fêtes et des dimanches? Il fit quelques pas jusqu’à se trouver sur le seuil. Dans la maison, la femme avec pelle et balai retirait les cendres anciennes de la cheminée. Elle lui tournait le dos mais elle dut finir par sentir sa présence car elle se retourna. Elle ressemblait à la Louise.
Marqua-t-elle vraiment un tout petit temps d’arrêt quand elle le vit? Elle vint au-devant de lui, souriante.
— Ah te voilà? Mais où étais-tu donc passé?
Jean n’avait pas bougé.
— T’avais donc pas reçu ma lettre?
Maintenant qu’elle était à deux pas, il vit que c’était bien la Louise sous d’autres vêtements. Elle avait des gouttes de sueur au front et les mains noires.
— On ne s’embrasse pas?
Jean restait interdit.
En faisant le dernier pas qui lui permit d’effleurer les joues de son mari, elle fut secouée par quelques sanglots.
— Oh Jean, c’est terrible, notre petit...
Mais tout de suite, elle refit un pas en arrière. Elle ne pleurait déjà plus.
— Demain, tu me mèneras au cimetière. On fera faire une tombe, en marbre.
Elle avait déjà fait demi-tour et elle était retournée vers la cheminée pour finir de débarrasser les cendres.
— Qu’est devenu le lit de ma mère?
Jean n’avait toujours pas bougé.
— Hein, où est-ce que tu l’as mis?
Il parvint quand même à marmonner quelques mots:
— Le premier hiver... Trop à faire pour aller au bois...
— Tu vas aller chez les Chatron et tu vas leur demander qu’ils nous prêtent le lit du grand-père en attendant qu’on aille en acheter un autre.
Elle savait déjà que le grand-père Chatron était mort à deux mois d’ici. Jean ne bougeait toujours pas.
— Oh puis non, j’irai moi-même.
Elle avait fini de nettoyer la cheminée. Elle passa devant lui avec son balai et sa pelle et elle sortit la déverser sur le tas de fumier. Jean la suivait des yeux.
Du dehors, elle parlait toujours.
— Demain, en revenant du cimetière, ou avant, on passera à la scierie du Cousin. On commandera du bois pour faire faire une table et un lit.
Qu’avait-elle donc de changé, la Louise?
En rentrant, elle dit :
— Tiens, viens voir ce que j’ai apporté de Paris.
Elle alla vers deux grands sacs de toile qu’il avait déjà vus, le matin, aux mains de l’homme sur le chemin. Elle les avait déposés dans le fond de la pièce. Sur les sacs, en travers, reposait un parapluie, un grand parapluie noir, serré dans le haut par un cordonnet qui faisait bouffer la toile. Louise avait ouvert l’un des sacs et elle en ressortit deux lampes à pétrole.
— Finies les chandelles, tu vas voir comme on voit bien avec ça. Jean cherchait désespérément à faire coïncider les images présentes avec les images anciennes.
— Ne reste pas là sans bouger, aide-moi. Sais-tu où se trouve la porte de cette armoire?
Jean fit non de la tête.
— Oui, elle est sûrement passée dans la cheminée le deuxième hiver.
Elle souriait pour dire cela.
— Enfin, on verra tout ça bientôt. Il y a aussi quelque chose qu’on va faire tout de suite, on va faire mettre des carreaux par terre, dans cette pièce; cette terre battue, ce n’est plus possible.
Jean était abasourdi.
— Je ne peux pas vivre dans une écur...
Il avait fermé les yeux un temps pendant qu’elle parlait, pour se rendre compte si ses oreilles étaient plus fidèles que ses yeux. Mais même le langage de la Louise avait changé.
— Pendant que je vais chez les Chatron, tu vas rentrer tout ce que j’ai mis dehors.
Elle alla se laver les mains, retira son tablier, retourna vers le fond de la pièce jusqu’à ses sacs de voyage, en sortit un petit miroir, rajusta sa coiffe et sortit en lui souriant…

….Quand le repas fut prêt, elle sortit six assiettes de porcelaine blanche de l’un des grands sacs et elle en installa trois triomphalement aux endroits qu’ils allaient occuper.
Le jour commençait à descendre. Elle prit les deux lampes à pétrole et les déposa sur la table. Elle alla aussi chercher une petite bouteille qu’elle sortit de l’autre sac.
— Tu vois, on met du pétrole. Attends. Je dévisse ça. Il faut faire attention aux verres, ils sont très fragiles. Je mets le pétrole. Je dispose la mèche... Tu vois, comme ça, elle trempe bien. Après, j’allume. Quand ça fume, c’est que la mèche est mal réglée. Tu vois ? Je remets le verre. Doucement, c’est fragile. Regarde comme on voit bien.
Jean ne regardait rien de ce qu’elle faisait, il regardait sa femme. Elle refit la même chose avec la deuxième lampe, toujours en commentant.
— A Paris, dans les maisons, on s’éclaire au gaz aujourd’hui, c’est encore mieux que le pétrole, dans les rues aussi.
C’était vrai qu’on voyait bien maintenant, on voyait presque mieux que le jour, on voyait bien comme elle était changée….

…Le matin, sur le chemin, Jean qui l’attendait ne l’avait pas reconnue, il l’avait prise pour une bourgeoise.
De ses énormes maudits sacs, elle tira quatre grands draps de toile qu’elle déposa sur le bord du banc où elle avait préalablement passé sa main et elle se mit en devoir de faire les lits. Jean se tournait de temps en temps pour la regarder faire, sans trop en avoir l’air, mais il revenait bien vite au feu, comme s’il avait eu peur. En faisant les lits, elle parlait toujours.
— Vous allez voir, c’est autre chose de dormir dans des draps de fil. Je les ai achetés à Paris. Une folie. A Avallon, j’achèterai des dessus-de-lit et des couvertures en piqué….

…Quand il fut revenu dans la maison, elle l’envoya se laver puis, de ses horribles grands sacs, elle sortit une blouse et un pantalon neufs qu’elle appliqua d’abord devant lui avant de les lui faire enfiler. Mais cela, ce n’était rien. Elle sortit aussi une paire de chaussures, de gros brodequins de cuir. Elle dit qu’elle avait mis du temps à les choisir. Elle dit que c’était aussi une folie mais qu’il fallait bien trouver de quoi faire plaisir à un homme qui l’avait peut-être oubliée. En disant ça, elle avait un demi-sourire, mi gai, mi triste. Jean ne pouvait pas ne pas les mettre. Il n’en avait plus porté depuis qu’il avait été soldat et il avait l’air aussi satisfait que s’il s’était agi de repartir pour la guerre. Les Chatron étaient à la barrière. Ils attendaient dans le tombereau. Ils firent au Jean compliment sur son costume et son allure….

….Après la traite, lorsqu’il rentra dans la maison Jean n’était plus chez lui, tout était différent et pas seulement parce que, autour de la table, il n’y avait plus de bancs mais les chaises achetées le matin, et pas davantage parce qu’il y avait des rideaux à la fenêtre, des seaux neufs, des plats neufs. A vrai dire, rien n’était plus tout à fait comme avant.
Quand Jean voulut s’asseoir et il en avait bien besoin, il ne trouva pas sa chaise, sa chaise sans paille, recouverte d’un morceau de tissu dont on ne voyait plus la couleur. Louise était encore joyeuse. Jean regarda tout autour de la pièce puis il sortit. Il chercha dans la cour, puis sous la remise, et c’est là qu’il la découvrit, sa vieille chaise, avec les bancs, sur le tas de bois. Il la prit par le dossier et revint à la maison. Il marqua un petit temps avant de franchir le seuil, mais après une profonde inspiration, il rentra. Louise le regardait. Il alla à la table, écarta la chaise neuve qu’il porta dans un coin puis il remit sa vieille chaise à sa place et s’assit. Louise ne riait plus. Après le repas de silence et de larmes rentrées, Jean alla se mettre devant la cheminée….

- Extraits de "Les Etangs de Marrault" Francis Farley -

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Sources et compléments :

Dessin de Catherine Goxe

Folklore du Nivernais et du Morvan - Tome I - Jean Drouillet
Le Morvan Coeur de France - Joseph Bruley
Statistique de la commune de Fretoy - Jean Simon - 1883
Le livre des jeunes mères : la nourrice et le nourrisson - Cora Millet-Robinet, Émile Allix - 1897
Extraits de : Les nourrices du Morvan et enfants assistés au XIXe siècle - Marcel VIGREUX - Bulletin n°25 -1987 - ACADEMIE DU MORVAN
L'usage du biberon - Valérie Ranson-Enguiale - L'Histoire par l'image
"Les Etangs de Marrault" - Roman de Francis FARLEY - 1987

** PLEASE DESCRIBE THIS IMAGE **et les pages internet :** PLEASE DESCRIBE THIS IMAGE **

Les Enfants-Trouvés - André DELRIEU - 1831
La nourrice sur place - Amédée ACHARD - 1840
(1) Académie d'hygiène contre les maladies du premier âge et la mortalité des nourrissons : L'Art de donner des soins aux nouveau-nés.- Paris : imprimerie V. Goupy et Jourdan, 1883.-24 p.

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