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Le lait est aux enfants ce que le vin est aux vieillards.(1)

Un peu d'histoire

Dès l'année 1284, il s'était établi à Paris, dans une rue située près du Prieuré de Saint-Éloi, des femmes appelées Recommandaresse, dont le métier consistait à procurer des nourrices aux habitants de la capitale.
Les rapports qui eurent forcément lieu entre les parents et les nourrices ne tardèrent pas à faire naître entre eux des discussions de tous genres, les uns et les autres se trouvant continuellement exploités par les meneurs, hommes grossiers, sans éducation, qui étaient alors, comme ils le sont encore maintenant, les seuls entremetteurs de ce genre d'industrie. Alors comme aujourd'hui, ces meneurs conduisaient les nourrices à Paris et emmenaient les nouveaux nés à la campagne. De honteuses spéculations, des malversations de toute nature ne cessèrent de signaler ce genre de commerce et compromirent plus d'une fois la santé, la vie même des enfants.

30 janvier 1350 - Cette ordonnance, du roi Jean, circonscrit l'industrie des nourrices dans quelques mains privilégiées, et règle les rapports d'intérêt qui doivent exister entre ces femmes et les familles qui les emploient. Elle est ainsi conçue :
« Nourrices nourissant enfants hors de la maison du père et de la mère, gaigneront et prendront cent sols l'an, et non plus, et celles qui jà sont allouées reviendront au dit prix et seront contraintes faire leur temps, et qui fera le contraire, il sera à 60 sols d'amende, tant le donneur comme le preneur. »
« Les recommandaresses qui ont accoutumée à louer chambrières et nourrices, auront pour commander ou louer une chambrière 18 deniers tant seulement, et d'une nourrice 8 sols tant d'une partie comme d'autre, et ne les pourront louer ni commander qu'une fois l'an, et qui plus en donnera et en prendra, il l'amendera de 10 sols, et la recommandaresse qui deux fois en un an louera chambrière ou nourrice sera punie par prise de corps au pillory. »

En 1611, un arrêt du Parlement soumet cette industrie à des règles précises et condamne :
« à 50 livres d'amende et à la prison pour la première fois et à une punition corporelle en cas de récidive, les meneurs conduisant les nourrices ailleurs qu'au bureau des recommandaresses, et à une amende les sages femmes et aubergistes, recevant, retirant ou louant des nourrices. »

En 1615, le nombre des recommandaresses, depuis longtemps fixé à quatre, se trouve confirmé par lettres patentes de Louis XIII, renouvelant la défense à toutes autres personnes de se mêler de se procurer des nourrices.

Le 29 janvier 1715, une ordonnance royale faisait défense aux nourrices, en cas de grossesse ou de toute autre maladie, de prendre ou recevoir chez elles des enfants pour les allaiter, sous peine du fouet et de 50 livres d'amende, payables par leurs maris.

Une ordonnance de 1724 défend aux nourrices « d'avoir deux nourrissons à la fois, sous peine de l'amende et du fouet. »

Le 1er juin 1756, une sentence du Châtelet de Paris fait défense à toutes les nourrices
« de mettre coucher à côté d'elles, dans le même lit, les nourrissons confiés à leurs soins, sous peine d'une amende de 100 livres pour la première fois, et d'une punition corporelle exemplaire en cas de récidive. »

En 1757, nouvelle sentence qui interdit aux nourrices, sous peine du fouet et de 50 livres d'amende, « de prendre des nourrissons étant enceintes, » et qui leur prescrit, dans le cas où cela leur arriverait, « d'en prévenir aussitôt les parents. »

Une autre ordonnance de 1762 défend enfin aux nourrices « de se charger de nourrissons avant le sevrage de leur enfant, lequel ne peut être âgé de plus de sept mois.»

Le choix du Grand Bureau

"Monsieur, je crois que voici qui fera votre affaire!..."
Frédérique Bouchot(1798 - vers 1860), Le choix du Grand Bureau
Lithographie Aubert et Cie, série « Les quartiers de Paris ».
Paris, Musée Carnavalet.

Malgré ces arrêts, malgré ces sentences, malgré ces ordonnances, toutes plus sages, toutes plus judicieuses les unes que les autres, et que l'autorité actuelle aurait bien dû copier, il y eut de tels abus, il y eut - une telle immoralité dans cette industrie, qu'on fut enfin obligé de l'enlever aux femmes qui en étaient spécialement chargées. Un édit royal supprima définitivement, en 1769, la vieille institution des recommandaresses.

Ainsi se trouva fondé le bureau des nourrices de Paris (grand bureau), qui, sans aucun intérêt de lucre et sans autre but que celui d'empêcher des fraudes toujours préjudiciables aux particuliers et à l'État, a pour mission de procurer aux mères de famille des nourrices dont la santé, la moralité et la position ont été préalablement constatées, et d'assurer en même temps à ces femmes la parfaite intégrité de leurs salaires.

La création du « Bureau général des Nourrices et Recommandaresses pour la ville de Paris » ou Grand Bureau, date de 1769. Il est créé pour centraliser le recrutement des nourrices « sur lieu » et le travail des « meneurs », intermédiaires chargés de convoyer les nourrices et les nourrissons dans les allers et retours, de payer les nourrices « à distance » tous les mois et d'apporter des nouvelles des enfants aux parents.
Le bureau exerce alors un monopole sur le recrutement des nourrices. Sa mission de départ est de faire aux nourrices l'avance des salaires en prélevant ensuite une contrepartie la recette des premiers mois de nourrice.
Il changera d'emplacements à plusieurs reprises au cours du XIXe siècle et sera situé au 27 de la rue Sainte-Apolline à partir de 1804. Dans les années 1820, le Grand Bureau est concurrencé par des bureaux privés et connaît un lent déclin. Les services rendus par le Grand Bureau évoluent vers une plus grande moralisation du recrutement : la nourrice doit alors être enregistrée à la Préfecture de Police sur présentation d'un certificat du maire de sa commune garantissant ses bonnes moeurs. Des tentatives sont également menées afin d'améliorer le bien-être des nourrices, notamment en ce qui concerne l'alimentation. Le Grand Bureau fermera définitivement ses portes en 1876.

1874 - La loi Roussel, votée le 23 décembre 1874, établit la surveillance de l'autorité publique de tout enfant de moins de deux ans, placé, moyennant salaire, en nourrice. Lire la loi Roussel

1877 - Réglement d'administration publique du 27 février 1877. Lire le réglement d'admistration
Il comporte trois titres dans lesquels il précise dans le détail :

1° - Les modes d'organisation du service de surveillance institué par la présente loi; l'organisation de l'inspection médicale, les attributions et les devoirs des médecins-inspecteurs, le traitement de ces inspecteurs, les attributions et devoirs de toutes les personnes chargées des visites ;
2° - Les obligations imposées aux nourrices, aux directeurs dos bureaux de placement et à tous les intermédiaires du placement des enfants ;
3° - La forme des déclarations, registres, certificats des maires et des médecins, et autres pièces exigées par les règlements.

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Les Morvandelles

Les filles-mères se marient plus facilement que les autres,
car on est sûr qu'elles pourront aller à Paris

    La récolte a manqué, le propriétaire presse. Le soir, sous la cheminée, l'homme dit en présentant la large paume de sa main à la flamme : « Phrasie, écoute voir... ton lait est bon, l'argent se fait cher : si t'allait à Paris faire une nourriture ? On n'en meurt pas ; et la patronne du bureau, qu'est d'ici et qui nous connaît ben, t'aurait une bonne place tout de suite. »

"De tout temps, le Morvan a été regardé comme la terre de lait par excellence. Déjà les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants. Depuis lors, les descendantes chrétiennes de ces femmes ont été constamment recherchées. A Dun-les-Places, on est venu quérir la nourrice du Roi de Rome. D'Empury, on a fait venir celle du fils de Napoléon III. C'est cette préférence connue et reconnue pour les nourrices du Morvan qui, au XIXème siècle, peupla de nouveau-nés le moindre hameau de leur petit pays..."

Les Morvandelles avaient une solide réputation de bonnes nourrices et elles savaient ce qu'il fallait faire pour avoir du lait, beaucoup de lait et le garder.
A Villapourçon on sonnait hardiement les cloches le jour du mariage afin que la future mère soit "laitière". A Fours, la jeune femme qui attendait un enfant devait assister, le 5 février, à la messe de sainte Agathe ou le 8 septembre à la messe de la Bonne-Dame, en ayant soin de se rendre, le même jour, à la fontaine de Lanty pour "se frotter les poitrines" et boire un verre de l'eau merveilleuse (ce qui se faisait également à la fontaine de la Bonne-Dame près d'Onlay).
Sainte Agathe, sainte Gate, était considérée comme la protectrice des femmes en général et des nourrices en particulier. Honorée à Marzy, près de Nevers, à Garchizy près de Fougues et à Pouilly-sur-Loire, elle l'était aussi à Lys, canton de Tannay, et à Moulins-Engilbert. On ne lavait ni ne filait le jour de la sainte Agathe parce que filer ferait se brûler les enfants et laver les ferait se noyer, disait-on en Amognes et à Saint-Aubin, près de La Charité-sur-Loire.

Il y avait autrefois dans une chapelle de l'église de Moulins-Engilbert (Nièvre) une statue de sainte Agathe qui avait, dit-on, la vertu de donner du lait aux nourrices lorsqu'elles en manquaient. Cette statue, un peu défraîchie, fut reléguée dans la crypte et remplacée par une neuve, qui avait sans doute le même pouvoir, mais qui n'inspirait pas la même confiance. Aussi les bonnes femmes demandaient-elles toujours à prier l'ancienne.
Un jour, une vieille femme, accompagnée de sa fille qui, faute de lait, ne pouvait nourrir son enfant, dit au sacristain : «Vous pourrins-t-il bin, moncieu nous enseigner ous qu'est la boune sainte Aigaithe?» Le sacristain se fit un plaisir de leur indiquer la chapelle de la sainte.
«Oh! mais, moncieu, c'n'ost pais à c'tellai qu' j'ons affai, y ost ai sai grand'm'man!»
Le sacristain comprit et conduisit les bonnes femmes dans la crypte, où elles furent heureuses de retrouver leur protectrice, bien reconnaissable au sein coupé qu'elle tient dans sa main droite. Elles s'agenouillèrent à ses pieds et se mirent à marmonner une prière que leur avait apprise une commère. En partant, elles laissèrent, à titre d'offrande, trois oeufs et deux sous. Le sacristain prit le tout et remercia à son tour sainte Agathe de lui avoir procuré son déjeuner.

D'après un vieux manuscrit de Fourquemin (Archives de la Société Académique du Nivernais)

Que n'aurait-on fait pour s'attirer les bonnes grâces de la bonne Gaite ! C'est ainsi que les nourrices aux mamelles épuisées se rendaient à la fontaine Sainte-Agathe, commune de Corbigny ; les mamans de Château-Chinon allaient en pèlerinage à Montbois, hameau tout proche, et celles de Montsauche à la chapelle de Savault. Bien des Morvandelles se rendaient aux sources de la fée Bibracte, au sommet du Beuvray, et se lavaient les seins avant le jour, sans oublier de jeter dans l'eau une pièce de monnaie ou un fromage.

Fontaine Saint-Pierre Fontaine Saint-Pierre
Les nourrices venaient baigner leurs seins avec l'eau de la Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray, pour avoir un lait abondant.
Au 1er siècle avant Jésus-Christ; la fontaine était déjà existante, sous la forme d'un grand bassin rectangulaire de 20,5 m de long sur 10 mètres de large,
au cours des siècles suivants elle a été modifiée, mais elle a toujours existé. Des pièces de monnaie Gauloise et Romaine ont été retrouvées sur le lieu de l'antique fontaine.
Reconstruite à la fin du 20e siècle selon les vestiges Gaulois retrouvés lors des campagnes de fouilles - A voir sur le site : "Petit Patrimoine"

L'industrie nourricière.
Cette industrie s'exerce de trois façons : la première consiste à élever jusqu'à l'âge de treize ans, les pupilles que l'Assistance publique de la Seine envoie dans le canton la seconde consiste à donner les soins nécessaires au premier âge à des enfants de particuliers que des nourrices sèches vont chercher à Paris et ramènent dans leur pays, où elles les élèvent au biberon; la troisième consiste pour les jeunes mères à se placer dans les familles riches,comme nourrices sur lieu.

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Les preuves

Ils étaient tous les deux natifs du même village morvandiot, un bourg, dans les environs de Clamecy. Leurs mères et leurs grands'mères avaient fait de compagnie des "nourritures" à la ville ; seulement le père de Joli-Coeur travaillait dans la vigne et celui de la Verdière flottait du bois sur les canaux.
Ils avaient grandi dans la liberté des enfants qui n'ont pas de mère au logis, manquant l'école ensemble pour jouer sur le pont des chalands, pour courir les routes de la forêt, pour s'aveugler, sous les troncs d'arbres, dans les scieries, de la poussière du bois qui tombe en averse.
Ainsi, les années passant, il était devenu un vigneron de rude échine, capable de remonter le plant paternel au sommet de la côte, quand les pluies l'avaient descendu. Il ramassait tout, la terre et les pierres, à hautes charretées qui sous le poids, enterraient jusqu'au moyeu les roues de la brouette. Mais lui, sans reprendre haleine, ses sabots alourdis par la boue, ses jarrets saillants comme des fuseaux sous le pantalon de treillis, il poussait sa charge, en pente verticale, au faîte du coteau. Son succès était d'autant plus vif auprès des filles, qu'un frère aîné sous les drapeaux l'exemptait du service. Et la Verdière était généralement jalouse pour avoir fait la conquête d'un pareil gars. Aussi bien avait-elle une tournure plus mignonne que les autres jeunesses de l'endroit, les seins "camusets", les dents éclatantes, les yeux bien noirs, les cheveux lisses sous son bonnet de Morvandiote, ruché des ailes, plat par devant. Le rose montait pour des riens dans sa figure un peu niaise.
C'était sans doute cette délicatesse grasse, cet air enfantin qui avait séduit le Joli-Coeur. Après ses besognes de biceps, celui était un plaisir sensuel de mettre la main à la taille de cette fillette potelée, qu'il aurait pu écraser rien qu'en la serrant sur ses pectoraux, entre ses bras. Et dans cette surveillance constante de sa force, le gars sentait mieux cet effort de sacrifice, ce désir de protection qui sont le fond de l'amour.
Toute une saison on vit donc le Joli-Coeur et la Verdière se cacher derrière les meules. Quand les blés furent à bas. Ils entrèrent dans les vignes. Tout à coup ils disparaissaient dans les verdures. Et ils ne se relevaient qu'au bout d'un long temps, les yeux luisants, les bouches fraîches, avec de la poussière sur leurs habits.
Le meneur de nourrices qui parcourt les champs l'oil ouvert, guettant les couples qui s'égarent, notant sur son carnet les femmes et les filles qui se promettent à date fixe, surveillait de loin les amoureux. Lorsqu'il rencontrait la Verdière il lui demandait en badinant :
- Eh ben, Jeanneton, à c'te fois, es-tu prête ?
Elle rougissait et riait aux éclats.
- Nenni.
Mais, après les vendanges, comme le bonhomme une fois de plus l'interpellait, un soupir souleva sa gorge ronde et elle éclata en sanglots :
- Mait' Georget, maît' Georget, dites-moi c'qui faut faire ! Je crès ben que j'aurons jamais d'zéfants! Et l'eau ruisselait sur ses joues.
Le meneur la considéra, très grave. Puis il dit d'un ton scandalisé :
Jamais d'zéfants, la Jeannette ? Le Joli-Coeur t'aurait-y seulement prise pour rigoler.
Tremblante de honte, elle gémit à travers ses larmes.
-J'faisions c'que je pouvions.
Maît' Georget hocha la tète.
Le cas était grave. Dans une contrée où le commerce de la "nourriture" est devenu une industrie réglée, la source presque unique de la prospérité publique, les gars ne se soucient pas de nouer mariage avec des femmes stériles. D'autre part, comme la fécondité ne se reconnaît qu'à l'enflure des tabliers, il ne se marie point une fille dans tout le pays morvandiot qu'elle ne soit enceinte ou en relevailles.
Après un silence, le meneur demanda :
- Et quoi qu'il dit de ça le Joli-Coeur ?
Accablée de chagrin, la Verdière murmura :
- Il dit qu'il n'épousera qu'une fille qu'aura fait ses preuves !
Maît' Georget indiqua d'un claquement de langue qu'il ne pouvait point critiquer cette résolution. Mais la douleur de la Jeannette éclata en sanglots si désespérés, qu'il dut étendre les bras pour la soutenir. La poitrine jeune et ferme de la fille bondissait contre sa blouse. D'un geste de maquignon, il palpa le contour des hanches et promena sur les reins sa main experte. La Jeannette était de petite taille, mais bien râblée. Et le meneur, frappé d'admiration, songeant qu'une nourrice de cette tournure serait d'un placement avantageux, s'écria avec un juron de colère :
- Bon sang de bon Dieu ! faut qu'on vous aye jeté un sort !
Puis, éclairé d'une inspiration subite :
- Ecoute moi ben, Jeanneton, faut pas te mortifier. Y a des cas que des femmes n'ont point z-eu d'zéfants avec un garçon et qu'elles en ont fait des douzaines avec des autres. Toi t'es brune et tu vas avec un brun. C'est peut-être pas ce qu'y te faut. Prends un blond, pour tâter. Tiens ! le fils à maît' Louveau, qu'est en ce moment-ci en congé de son service. C'est un jeune homme qu'est ben aimable. Veux-tu que j'y en parle ?
La Verdière avait cessé de pleurer, elle écoutait, les yeux brillants, pensive.
- Mais si Joli-Coeur sait ça, maît' Georget ?
Le meneur prit un air finaud :
- T'as qu'à ne point jaser.
- J'aime mieux y en causer d'abord.
- A ton plaisir. Il ne te refusera point, s'il est raisonnable.
Sans perdre une heure, la Verdière s'en fut trouver son amant au plant de vigne.
Il ne travaillait pas, couché sur un tas de cailloux, le coeur chagrin, les yeux perdus. Elle s'assit contre son corps, lui mit les bras au cou.
Mais le gars croyant qu'elle voulait allumer son désir, se dégagea brusquement et dit :
- A quoi que ça sert ?
Elle répondit :
- T'y tiens donc bien, Joli-Coeur, à avoir un éfant ?
Il leva la main, et lui désignant le champ où ils se trouvaient :
- A qui que c'est, ce plant-là ?
- A ton père.
- Il vivra vieux ! J'vais pas là contre, mais j'veux pas travailler plus longtemps chez les autres. La Verdière ne se blessa point de ces paroles. Paysanne comme son amant, elle comprenait ce désir.
Elle prononça :
- Et qui que tu dirais, si je te faisions un poulot, tout de même ?
Un instant il la regarda avec une grande ardeur d'espérance ; puis jugeant qu'elle voulait le tromper, il murmura entre ses dents :
Ça ne se peut point.
- Me laisses-tu seulement faire ?
Le vigneron haussa les épaules ; mais, comme elle souriait, la colère lui monta au front et il riposta avec dureté :
- Dis ce que t'as à dire !
Elle conta la chose en dix paroles.
D'abord il cria très haut. La pensée qu'on suspectait sa vigueur le jetait hors de lui-même. Il serrait les poings, les levait sur Jeanneton, prêt à la battre.
Pourtant, comme la fille répétait astucieusement :
- C'est maît' Georget qui l'a dit.
Il finit par se calmer, car il était plein de considération pour ce personnage fameux par qui toute prospérité venait à la contrée.
D'autre part, il songeait au ridicule qui ne manquerait pas de l'atteindre lui-même, si la Verdière abandonnée venait à se faire engrosser par un autre homme. Sûrement alors il lui faudrait quitter le pays, aller se mettre en service ailleurs, aux gages d'étrangers.
A la réflexion, certain qu'il était de son intérêt d'autoriser cette épreuve, il s'abandonna à son chagrin. Et la tête appuyée sur l'épaule de la Verdière, il gémit dans un sanglot :
- Fais ce qu'y faut Jeanneton ! mais cache-toi bien. car je ne pourrais pas voir ça !
D'après leur accord, un mois plus tard, ils se retrouvèrent, au soir tombant, sous les saules. Quand ils furent face à face, ils s'étreignirent, puis, sans parler, suivant la pente de l'eau, ils marchèrent côte à côte.
Entre les trouées d'arbres, quand la lune les éclairait, il regardait la Verdière à la dérobée. Elle allait, les yeux attachés à la terre, si pâlie, si amaigrie, qu'il hésitait entre ces deux opinions :
- C'est-y le chagrin, c'est-y le fils à Louveau ?
Et ni l'un ni l'autre ne voulaient prononcer les premières paroles.
Autour d'eux, la nuit, les bois frissonnaient, tout pleins, en cet automne, du mystère d'amour qui fait sursauter le sang et les sèves avant l'engourdissement de l'hiver. La fille sentait sangloter ce regret dans ses entrailles stériles, et tout à coup, comme la lune l'illuminait en plein, le vigneron vit des larmes ruisseler sur son visage.
- Eh bien ? fit-il d'une voix qui tremblait.
Sans rien dire, elle s'abattit contre son corps, la tête dans sa poitrine.
Il répéta sa question :
- Eh bien ?
Puis, comme elle ne répondait toujours pas, il dit avec douceur :
- Qui que tu veux, Jeanneton! c'est pas ta faute ! Et quand ben même, je t'épouserai pas, nous irons encore qué'que-fois ensemble. j'te promets. pour le plaisir.
Hugues Le Roux.

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Nourrice sur lieu

En premier lieu, il s'agit d'un phénomène de société parisienne sous le Second Empire, la nouvelle bourgeoisie d'affaires et d'industrie de Paris, dont le besoin de paraître est évident, donne sa préférence à la nourrice sur lieu, qui devient un élément privilégié de la domesticité.

La nourrice en promenade

Une mode, un calcul ?

Les tabous sexuels pendant l'allaitement sont communs à toutes les cultures. Dans la tradition occidentale, la mère qui allaite ne doit pas avoir de relations sexuelles pour deux raisons : d'abord, parce que l'acte "vénérien" en lui-même risque de déranger ses humeurs et particulièrement le lait qui est la plus fragile de toutes ; ensuite, parce qu'elle risque de devenir enceinte : la grossesse passe pour gâter le lait de manière précoce et irrémédiable. Ce tabou sexuel est très bien observé dans la France ancienne jusqu'au XVIIe siècle. Sa rigueur explique d'ailleurs pourquoi, dans les milieux aisés, les maris s'opposent souvent à ce que leur femme allaite : ils ne veulent être privés de leurs femmes pendant une ou deux années qui s'ajoutent au temps de la grossesse ; ce sont donc eux qui imposent la mise en nourrice, qui les décharge sur une domestique du tabou du sexe pendant la lactation. Au XVIIIe siècle, quand le plaidoyer en faveur de l'allaitement maternel devient très fort, les médecins reconsidèrent leurs exigences sur ce point : pour que les mères allaitent, ils sont prêts à consentir à la reprise des relations sexuelles, à condition que cela se fasse de manière modérée à l'intérieur du couple ; les nourrices, quant à elles, restent soumises au tabou sexuel le plus strict.

Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore, sinon jusqu'à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de Paris en particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce sont pour la plupart d'excellentes mères de famille, irréprochables à l'endroit des moeurs, élevées dans le respect de l'opinion et la crainte du bavardage, et qui savent à une unité près le nombre de sourires et de valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc elles n'allaitent pas les héritiers que la Providence leur octroie, c'est que toute leur bonne volonté échoue devant ces deux grands obstacles indépendants l'un de l'autre : le mari et le bal.

Françoise Bonneau, nourrice de Salomon de ROTHSCHILD
Françoise Bonneau, nourrice
de Salomon de ROTHSCHILD
Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il faut obéir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du ménage : le bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient leur lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que deviendraient les fêtes, les parures, les danses, les concerts ? La chambre à coucher serait un cloître habité par la solitude, et nous savons beaucoup de hauts dignitaires de l'état, beaucoup de satrapes de la banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait d'enlever au monde les charmantes reines qui aident à leurs projets par les grâces de leur esprit, et le charme de leur sourire.
Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par des chiffres, ils savent combien il y a de dépenses économiques et d'économies coûteuses ; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont plus ou moins poitrinaires ou sérieusement affligées par des symptômes de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'éclat de leurs yeux et la fraîcheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que développer la malignité du mal que leurs lèvres roses respirent dans l'atmosphère chaude ou parfumée des bals ; et quand viendrait le sevrage, un pèlerinage en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrénées, seraient indispensables pour raffermir la santé précieuse ébranlée par les devoirs de la maternité.
Or, toutes choses égales d'ailleurs, il est plus économique de payer une nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chères fantaisies.
Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine, qui au commencement du monde a dit aux hommes : Croissez et multipliez, une femme riche des hautes classes de la société approche du terme de sa grossesse, le médecin de la maison se met en quête d'une nourrice jeune et vigoureuse.
Amédée Achard - 1840

De nombreuses régions françaises ont été touchées par ce grand fait social : l'ensemble de la Bourgogne, le Centre, la Bretagne et le Nord, qui ont, tour à tour, dominé l'industrie des nourrices sur lieu. Le docteur Monot a montré la place tenue par le Morvan et ses rapports privilégiés avec Paris, sous le Second Empire. Le canton de Montsauche est le principal fournisseur de nourrices sur lieu entre 1858 et 1864, il a envoyé près de 1.900 jeunes femmes. Les cantons de Quarré-les-Tombes, Saulieu, Lormes et Château-Chinon sont également de bons fournisseurs. On peut affirmer, en s'appuyant sur les chiffres donnés par le docteur Monot qu'en 1865, 52 % des nourrices sur lieu travaillant à Paris viennent du Morvan. A la fin du XIXème siècle, ce sont les départements du Nord et de la Bretagne qui l'emportent.

Après la naissance de leurs enfants, elles quittaient le Morvan avec eux pour une durée de 12 à 18 mois, mais le plus souvent seule. Elles s'installaient alors dans la famille d'accueil. Devant s'occuper des enfants de la famille, les sortir, les présenter aux relations et amis, les nourrices étaient très bien traitées. Elles portaient des vêtements de qualité, pouvaient même avoir un domestique, et suivaient la famille dans tous ses déplacements que ce soit à la mer, à la montagne ou à l'étranger.Victor Petit écrit :

"Rendons-nous vers une des principales portes des Tuileries entre midi et quatre heures. Deux magnifiques chevaux lancés au grand trot et fièrement menés par un cocher à riche livrée, sont attelés à une voiture armoriée. Cette voiture s'arrête et, tout aussitôt, un valet de pied de haute taille s'empresse d'ouvrir la portière et d'abaisser le marche-pied. Une jeune femme tenant un enfant de quelques mois seulement, descend lentement. Les vêtements de l'enfant sont d'une finesse extrême, ceux de la nourrice sont simples mais d'une irréprochable propreté. Le valet et une camériste de bonne tenue aident avec précaution et attention l'heureuse nourrice à descendre, puis l'accompagnent dans le jardin en portant gravement des châles, des tabourets de pied, des ombrelles et quelques menues friandises.
Et bien, cette nourrice entourée de tant de soins à qui chacun s'empresse d'obéir, à laquelle rien n'est refusé, pour laquelle rien n'est trop beau ni trop bien, c'est une "Morvandiaute" de l'Avallonnais, une "bourguignotte" des environs de Chastellux ou de Quarré les Tombes ; c'est enfin une jeune villageoise que nous aurions pu voir, quelques mois auparavant dans la chambre obscure d'une pauvre chaumière où, quelquefois, il n'y avait pas de pain pour toute la famille".

Bureau de Nourrices

Les Nounous - Alphonse Daudet

La première tradition, chez les nourrices, est d'arriver les mains vides, sans bagages encombrants ; la seconde est de se procurer une grande malle, la malle à serrer la - denraie -. Car vous aurez beau la choyer et la soigner, cette sauvagesse ainsi introduite chez vous et qui détonne d'abord si étrangement parmi les élégances d'un intérieur parisien avec sa voie rauque, son patois incompréhensible, sa forte odeur d'étable et d'herbe ; vous aurez beau laver son hâle, lui apprendre un peu de français, de propreté et de toilette, toujours, chez la nounou la plus friande et la plus dégrossie, à tous les instants, en toute chose, la brute morvandiaute reparaîtra. Sous votre toit, à votre foyer, elle reste la paysanne, l'ennemie, transportée ainsi de son triste pays, de sa noire misère, en plein milieu de luxe et de féérie.
Tout ce qui l'entoure lui fait envie, elle voudrait tout emporter là-bas, dans son trou, dans son gîte, où sont les bestiaux et l'homme. Au fond, elle n'est venue que pour cela, son idée fixe est - denraie -. La denrée, mot surprenant qui, dans le vocabulaire des nourrices prend des élasticités inattendues de gueule de serpent boa. La denrée, ce sont les cadeaux et les gages, ce qu'on vous paye, ce qu'on vous donne, ce qui se ramasse et se vole, le bric à broc et le pécule qu'aux yeux des voisins pleins d'envie on compte déballer au retour. Pour engraisser ou pour enfler cette denrée sacro-sainte votre bourse et votre bon cour vont être mis en coupe réglée. Et vous n'avez pas affaire à la seule nourrice ; l'homme, la grand-mère, la tante sont complices et du fond du hameau perdu dont vous ignorez même le nom, toute une tribu, toute une famille ourdit contre vous des ruses de peaux-rouges. Chaque semaine, une lettre arrive, d'une écriture matoise et lourde et cachetée d'un dé sur du pain bis.
Elles vous attendrissent d'abord, ces lettres comiques et naïves avec leur orthographe compliquée, les endimanchements du style, des phrases tortillées et retourtillées comme le bonnet d'un paysan qui ne veut pas avoir l'air timide, et ces suscriptions minutieuses ainsi qu'en imaginait Durandeau dans ses fantaisies militaires :
À Madame, Madame Phrasie Damet, nourrice chez M. X, rue des Vosges 18, 3e arrondissement, Paris, Seine, France, Europe, etc.
Patience. Ces fleurs de naïveté campagnarde ne vous attendriront pas longtemps. Toutes visent à votre bourse, toutes respirent le même parfum de carotte rurale et d'idyllique escroquerie. « C'est pour te faire savoir, ma chère et digne compagne - mais tu n'as pas besoin d'en causer à nos respectés maîtres et bienfaiteurs parce qu'ils voudraient peut-être encore te donner de l'argent et que ce n'est jamais bien d'abuser ... »
Là-dessus, l'annonce d'un épouvantable orage qui vient de tout ravager au pays. Plus de récoltes, les blés hachés, les prairies perdues. Il pleut dans la maison comme en pleins champs, vu que les grêlons ont crevé les tuiles ; et le porc, une si belle bête qu'on devait saigner à Pâques dépérit du saisissement qu'il a eu d'entendre le tonnerre.
D'autres fois, c'est la vache qui est morte, l'aîné des petiots qui s'est cassé un bras, la volaille atteinte d'épilepsie. Sur le même bout de toit, le même coin de champ, c'est un invraisemblable amoncellement de catastrophes pareilles aux plaies d'Égypte. Cela est grossier, stupide, cousu de fil blanc à en crever les yeux. N'importe, il faut faire semblant d'être pris à ces inventions, payer encore et toujours, sans quoi gare à Nounou ! Elle ne se plaindra pas, elle ne demandera rien, oh non ! Certes, mais elle boudera, pleurnichera dans les coins, bien sûre d'être vue. Et quand Nounou pleure, Bébé crie, parce que le gros chagrin tourne les sangs et les sangs tournés font le lait aigre. Vite un mandat-poste et que Nounou rie !

Ai n'aivot sûrement pas grand so ai fé quand aile écrivé çai !

Un coin aux Tuileries le matin.

Un coin aux Tuileries le matin

Ce joli dessin de M. Adrien Marie nous fournit une agréable fantaisie estivale. En ce temps de chaleur torride et de brûlant soleil, rien de reposant comme la vue d'un coin frais et ombragé. Nous sommes aux Tuileries, et la gracieuse statue de Flore, déesse des parfums et des fleurs embaumées, se dresse sur un piédestal autour duquel sont groupés, dans des attitudes heureusement observées, quelques robustes nounous qui se reposent à l'ombre en veillant sur leurs frêles nourrissons.
Ces nymphes biens portantes, aux joues éclatantes de santé, au costume original, causent entre elles, sans prendre garde à l'admiration indiscrète d'un jeune troupier timide qui les dévore des yeux.
Il a sans doute flairé une payse, le petit fantassin, et à voir la façon dont il contemple la jeune femme coiffée du grand noeud d'Alsace, et qui se trouve la plus voisine de l'endroit où il est caché, on comprend le désir qui le tient de parler du pays, d'entendre, si loin du village natal, une voix qui parle la langue maternelle et de reprendre pour un instant les chers souvenirs qui le hantent et que rien n'a pu éteindre.
Tout le charme de cette scène simple et sans apprêt est rendu avec beaucoup de vérité et de talent par notre habile collaborateur.
Le Monde illustré - Hebdomadaire - 1 août 1885

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Choix de la nourrice sur lieu

Le livre des jeunes mères : la nourrice et le nourrisson (1897) - Cora Millet-Robinet, Émile Allix

Le choix d'une nourrice est chose difficile pour les parents, et délicate pour le médecin, car rien n'est moins commun que de rencontrer réunies toutes les qualités désirables. Il faut dans ce choix n'exiger absolument que les qualités essentielles, et s'attacher avant tout aux conditions vraiment importantes.

L’idéal d'une bonne nourrice serait une femme âgée de vingt à trente ans, née de parents sains, elle-même bien portante, bien développée, ayant de belles dents, des seins plutôt glanduleux que volumineux, avec des mamelons bien conformés, dont le lait serait abondant, nourrissant et âgé de deux à trois mois ; une femme expérimentée, qui aurait déjà élevé un premier enfant ; alerte, propre, d'apparence agréable, d'un caractère gai et doux, d'une intelligence éveillée et pratique, et d'une impressionnabilité pas trop vive. On conçoit que toutes ces conditions ne se trouvent pas communément réunies.

II faudra que l’examen de la nourrice soit complet, et ne lui confier l’allaitement, c'est-à-dire la vie d'un enfant, qu’après s'être assuré de son état de santé, de l’état de santé de son propre enfant qu'elle a allaité jusqu'alors, et d'après lequel on préjugera les qualités de son lait et la valeur de ses soins. Après cela, renseignez-vous, interrogez, prenez toutes vos précautions pour n'être pas trompé sur l’âge, les habitudes, la famille, etc., de la nourrice qui se présente à vous, — et si vous trouvez en elle toutes les garanties indispensables d’un bon choix, vous ne devez pas ensuite être trop difficile sur le nombre et la beauté des dents, la couleur plus ou moins foncée des cheveux et la perfection des traits.

A Paris, on recherche beaucoup les nourrices venant de la Bourgogne ; il en vient aussi des départements de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, du Loiret, d'Eure-et-Loir, de la Marne et de la Somme. A Lyon, on prend beaucoup de nourrices dans la Savoie et le Dauphine ; à Marseille, dans les Hautes et les Basses-Alpes ; à Montpellier, dans le Tarn et l’Aveyron ; à Bordeaux et à Toulouse, ce sont les femmes des Pyrénées que l’on préfère.

Les Nounous - Alphonse Daudet

Enfin le choix est fait, la nourrice est retenue : il faut régler. La directrice passe derrière son grillage et fait le compte. Effrayant, ce compte. D'abord le tant pour cent de la maison, puis l'arrièré de la nourrice en logement et en nourriture, quoi encore ? Les frais de route. Est-ce fini ? Non, il y a la « meneuse » qui va prendre l'enfant à la mère pour le reconduire au pays.
Triste voyage, celui-là ! On attend qu'il y ait cinq ou six poupons ; et la « meneuse » les emporte ficelés dans de grands paniers, la tête en dehors comme des poules. Plus d'un meurt dans ce trimballement à travers des salles d'attente glaciales, sur les dures banquettes des wagons de troisième classe avec le lait du biberon et un peu d'eau sucrée au bout d'un chiffon pour nourriture. Et ce sont des recommandations pour la tante, pour la grand'mère. L'enfant, brutalement arraché du sein, s'agite et piaille ; la mère l'embrasse une dernière fois, elle pleure. On sait bien que ces larmes ne sont qu'à demi sincères, et que l'argent les séchera bientôt, ce terrible argent qui tient si fort aux entrailles paysannes.

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Nourrice sur place

Initiée par saint Vincent de Paul, l'assistance aux enfants trouvés, abandonnés et aux orphelins est assurée sous l'Ancien Régime par plusieurs établissements hospitaliers qui fusionnent en 1838 pour prendre le nom d'hospice des enfants trouvés et orphelins puis vers le milieu du XIXe siècle, de Service des enfants assistés au sein de l'administration de l'Assistance publique, et ce jusqu'en 1961. C'est alors au tour de la préfecture de la Seine de se charger de la gestion des enfants assistés, puis à partir de 1985 du département de Paris. On parle aujourd'hui de l'Aide Sociale à l'Enfance.

Consulter en ligne : Répertoires d'admission des enfants assistés de la Seine (1742 - 1915)

L'industrie des enfants assistés n'a pas été d'emblée un phénomène parisien. Ce sont les départements dont le Morvan fait partie qui ont été ses premiers fournisseurs d'enfants jusques vers 1840, même si le premier convoi de "Petits Paris" arrive à Lormes en 1807.
L'étude de l'agence de Château-Chinon est bien révélatrice à cet égard : sur 7.326 enfants envoyés par la Seine et par la Nièvre dans la première moitié du XIXe siècle, 4.375 viennent de Nevers. C'est seulement à partir de 1840 que la concurrence de Paris s'affirme : entre 1840 et 1850, la même agence reçoit 1.500 enfants de Nevers mais 2.650 de Paris. Le déséquilibre au bénéfice des "Petits Paris" ne cesse de se confirmer.

Deux grosses communes morvandelles recevant beaucoup d'enfants assistés voient leur "approvisionnement" s'inverser au cours du XIXème siècle : Ouroux (Nièvre), qui obtenait 76 nourrissons de Nevers sur 90 en 1835, n'en reçoit que 17 sur 120 en 1872 ; la Grande-Verrière (Saône-et-Loire) comptait 37 enfants de l'Hospice d'Autun sur un total de 99 en 1856 ; en 1872, la part des "Petits Paris" est de 161 sur 178 (Archives communales d'Ouroux et de la Grande-Verrière)

Les agences morvandelles reçoivent de plus en plus d'enfants du département de la Seine entre le milieu et la fin du XIXème siècle, comme le montre le tableau simplifié :

Agences Vers 1850 Vers 1870 Vers 1880
Semur en Auxois 600 1.000 1.100
Avallon 700 1.100 1.000
Autun 1.300 1.900 1.800
Château-Chinon 1.300 1.900 3.000

L'agence de Château-Chinon est, vers 1880, la première agence française de placement de "Petits Paris". A ce moment, le seul canton de Château-Chinon compte plus de 700 pupilles de la Seine, disséminés dans les villages et hameaux, maintenant la place de la jeunesse dans le Morvan de la fin du XIXème siècle.

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Recrutement des nourrices sur place

Les parias : vie anecdotique des enfants abandonnés, placés sous la tutelle de l'Assistance publique

Elles sont recrutées parmi les filles-mères et les mères de famille dans tous les départements ou l'assistance publique de la Seine a créé des agences.
Certaines régions de l'Est et de l'Ouest fournissent plus facilement et en plus grand nombre ces mères nourricières.
La Nièvre, la Côte-d'Or, Saône-et-Loire, l'Yonne, mais surtout la partie haute de la Nièvre, le Morvan, pays boisé, où la grande culture n'a pas encore mordu, offrent, dans la région Est, les plus riches stations de recrutement.

Quand la nourrice a la chance d'être acceptée, elle se rend, à jour et à heure fixes, au bureau directorial.On l'examine à nouveau, puis on l'emballe comme une marchandise quelconque en compagnie d'un stock d'autres marchandises semblables, dans une voiture préhistorique qui fait le service de l'agence à la station de chemin de fer la plus proche.
Chauffée? Non, la voiture ne l'est pas. Le lait dans les bocaux humains peut se geler et se glaçonner en route. On le dégèlera à Paris. L'Administration de l'hospice de la rue Denfert-Rochereau sait de quelle façon il faut s'y prendre.
Et après 15 ou 18 heures de voyage, à peine ont-elles franchi le seuil de l'asile des Enfants-Assistés, que vite on les affuble de grands tabliers.
A celle-ci, on remet un balai, à cette autre une brosse, les unes reçoivent des baquets de légumes qu'il faut éptucher, les plus robustes encaustiquent les escaliers toutes triment à force et sans relâche, durant la durée de leur séjour à l'hospice.
Il en est ainsi pour chaque convoi. Ces convois sont généralement composés de six à huit nourrices, parfois dix, et arrivent journellement ; les agences provinciales les fournissent à tour de rôle.
Ce travail, non prévu par les nourrices, est gratuit. L'Administration sait réaliser ce qu'elle appelle de sages économies !
Mais pendant que les pauvrettes bûchent, et bûchent ferme, sous l'oeil peu bienveillant du personnel, le lait se dégèle, se réchauffe, et finit par surir. Les seins ont pris un volume énorme, il faut - il en est grand temps - qu'on les dote d'un nourrisson.

Est-il étonnant, enfin, qu'après un retour aussi fatigant que le départ les nourrices, rentrées chez elles, constatent un subit dépérissement des enfants qu'elles ramènent.
Entérite, diarrhée et autres affections non moins désagréables sont pour les bébés les conséquences inévitables du barbare régime auquel l'Assistance publique, imprévoyante, soumet les malheureuses nourrices qui ont le courage de lui confier leur jeunesse et leur santé.

Braves nourrices ! avec quelle joie, pourtant, elles se dépensent sans compter !

1° L'enfant nouveau-né doit être nourri exclusivement au sein pendant les quatre premiers mois ;
2° L'enfant doit téter toutes les deux heures seulement ;
3° A partir du cinquième mois, si le médecin juge que le lait est insuffisant et que l'enfant peut supporter une alimentation plus forte, la nourrice pourra donner, en même temps que son lait, du lait de vache, de chèvre ou d'ànesse, et même des potages au lait. - La bouillie préparée avec de la farine séchée au four et du lait est, après le lait, le meilleur aliment pour cet âge ;
4° L'enfant doit être lavé tous les jours avec de l'eau tiède et même baigné pendant quelques minutes, toutes les fois que cela est possible. Le siège, surtout, doit être tenu dans un état de propreté parfaite ; il importe aussi de laver et de brosser sa tête tous les jours pour empêcher la crasse et la calotte - on doit couper les ongles de l'enfant ;
5° La nourrice doit elle-même se tenir très proprement ;
6° Les vêtements plus ou moins chauds, suivant la saison, doivent toujours être très propres; il est très important qu'ils soient larges et souples ; l'enfant serré ne profite pas. Los bras doivent toujours être hors du maillot ;
7° Les couches doivent être arrangées autour des reins et du siège, en manière de culotte, pour préserver le haut du tronc et les jambes du contact des matières fécales ;
8° Les langes et les couches doivent être lavés toutes les fois qu'ils sont salis par les matières ou même par l'urine ;
9° Si, malgré ces précautions, il survient des rougeurs au siège, il est urgent de faire voir l'enfant au médecin. - Le médecin devra être prévenu également dès qu'il surviendra des gerçures aux lèvres ou des taches sur le menton ;
10° Le ventre doit être bandé pendant le premier mois ; si le nombril ne se cicatrise pas, il faut le faire voir au médecin;
11° L'enfant ne doit jamais coucher avec sa nourrice ; son lit doit être composé do coussins remplis de balle d'avoine fraîche ou do fougère ;
12° L'enfant ne doit pas être bercé ;
13° L'air de la chambre où il couche doit être renouvelé plusieurs fois par jour ;
14° L'enfant ne doit pas être mis sur les jambes avant la fin de la première année ; s'il témoigne l'envie de marcher, il faut le laisser se traîner à terre sur un paillasson ;
15° Si la nourrice croit être devenue enceinte, elle doit en prévenir le médecin.

La petite rémunération mensuelle qui lui est si chichement accordée n'est vraiment pas volée, n'est-ce pas ?

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Nourrice sèche

Nourrice sèche, nourrice qui n'a point de lait, et qui élève les enfants au biberon et en leur donnant à manger.

Elle entra dans les bras de sa bonne. L'élégance mondaine voudrait que ce fût dans les bras de sa nourrice. Mais Suzanne fait comme l'agneau de La Fontaine et comme tous les agneaux : elle tète sa mère. Je sais bien qu'en pareil cas et dans cet excès de rusticité, on doit sauver au moins les apparences et avoir une nourrice sèche. Une nourrice sèche a des grosses épingles et des rubans à son bonnet comme une autre nourrice ; il ne lui manque que du lait.
Le lait, cela regarde seulement l'enfant, tandis que tout le monde voit les rubans et les épingles. Quand une mère a la faiblesse de nourrir, elle prend, pour cacher sa honte, une nourrice sèche.
Mais la maman de Suzanne est une étourdie qui n'a pas songé à ce bel usage.

Le livre de mon ami - Le livre de Suzanne - Anatole France

Les Chansons Illustrées fut une revue - enfin : une sorte de fascicule à peine reliée (un fil !) - de 14 à 18 pages publiée entre 1888 et quelque chose comme 1906-1907

La nourrice sèche La nourrice sèche
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Mortalité des "Petits Paris"

Les chiffres cités par le docteur Monot sont impressionnants. Dans son premier ouvrage, pour la période de 1858-1864, il signale que, sur les 265 enfants assistés de la Seine reçus dans le canton de Montsauche, plus du quart est décédé. Dans son second livre, il donne 33 % de décès chez les "Petits Paris", entre 1858 et 1869 et montre que ces enfants perdent la vie entre huit jours et trois mois après leur arrivée de Paris.
Cette mortalité extraordinaire est d'abord due, selon Monot, aux conditions du retour de la nourrice en Morvan : voyage en coche d'eau jusqu'à Auxerre, puis par les tristes routes dans une voiture suspendue et couverte, dans laquelle douze nourrices sont assises sur des bancs, tenant les enfants sur les bras.

Nourrice
L'effet des sevrages prématurés, le manque d'hygiène en Morvan, la brutalité des moeurs et l'appât du gain chez les Morvandiaux, font le reste - Monot cite le cas d'une femme aisée qui sollicite un certificat médical pour gagner Paris -. Le véritable trafic d'enfants auquel se livrent "meneurs et meneuses", qui ne subissent aucun contrôle, qui abusent familles parisiennes, bureaux de placement et nourrices morvandelles, accentue, chez le médecin de Montsauche, l'impression désastreuse laissée par cette industrie, qu'il faut combattre à tout prix.

L'inquiétude des docteurs Duché et Monot à propos de la mortalité des "Petits Paris" est tout à fait justifiée. Les chiffres fournis ne sont pas contestables même si le médecin d'Auxerre est moins sévère que Charles Monot, le tableau des décès présenté par le maire de Montsauche a été établi â partir des calculs très sérieux, faits sur les registres d'état-civil des communes du canton. Nous sommes en pleine vérité et les réflexions sur les sevrages, les moyens de transports, le manque de soins donnés par les familles d'accueil, ne sont pas critiquables.
Avoir attiré l'attention de l'Etat et des hommes de son temps sur les malheurs de la petite enfance en particulier et sur la nécessaire protection des enfants, n'est pas le moindre mérite du docteur Monot : la question de la mortalité des "Petits Paris" en Morvan a amené le médecin de Montsauche â proposer, dès 1865, une législation sur la Protection de l'Enfance.

L'historiographie du XIXème siècle fait peser la responsabilité totale du manque de soins donnés aux enfants de l'Assistance Publique sur les familles d'accueil du Morvan, qui, indirectement, ont fait augmenter la mortalité infantile. De ce point de vue, il convient aussi de poser la question en tenant compte des mentalités de l'époque et des conditions offertes aux Morvandiaux par la médecine du temps.
L'univers mental des paysans est tel que la médecine scientifique ne peut guère pénétrer le pays : le poids de l'ignorance, l'attitude à l'égard du médecin, sont de sérieux butoirs. En effet, quand un enfant est malade (même s'il s'agit de son propre enfant), on n'appelle pas le docteur, le paysan demande plutôt le sorcier, le rebouteux, le "gôgneux" et utilise volontiers les amulettes. Un officier de santé de Moux, très proche des populations morvandelles, le docteur Despiotte, écrit en 1870 "Pour le Morvan, l'histoire de l'humanité n'a pas franchi le Moyen Age. A quand le déchirement des ténèbres ?".
Le comportement des familles n'est pas délibéré à l'égard des "Petits Paris", mais il relève d'une mentalité générale.
Le docteur Monot, dans ses affirmations, ne tient pas compte, par ailleurs, d'une donnée essentielle : la densité des médecins en Morvan au milieu du XIXème siècle. A ce sujet, les Annuaires départementaux nous apprennent que ce pays compte seulement une trentaine de docteurs en médecine et officiers de santé pour 120.000 habitants, soit un pour 4.000 personnes. Dans ces conditions, les médecins de l'Assistance Publique, dont le docteur Monot lui-même fait partie, ne peuvent exercer une véritable surveillance sur les "Petits Paris". A cette donnée, il convient d'ajouter celle des moyens de transport qui sont à la disposition du docteur : la voiture à cheval tout au mieux ; le plus souvent, c'est à pied que se fait la visite aux malades : le docteur Monot, qui doit se rendre dans les communes du canton de Montsauche, parcourt, par exemple, huit kilomètres pour gagner le village le plus proche de son domicile, et dix-huit kilomètres pour atteindre le plus éloigné. Enfin, la dureté du climat hivernal, la présence de redoutables fondrières sur les quelques routes et nombreux chemins de ce pays, font de l'exercice de la médecine une véritable expédition.
La mortalité des "Petits Paris" relève sans doute autant de ces données fondamentales, des sevrages prématurés, des conditions de voyage que de l'attitude des parents nourriciers.

En 1874, le docteur Roussel, en même temps député, faisait adopter la loi qui porte son nom et qui soumet l'industrie nourricière à des conditions strictes limite d'âge pour les nourrices (40 ans), sevrage de l'enfant de la nourrice à partir de sept mois seulement, surveillance du maire et du médecin, vigilance de l'Inspecteur départemental de l'Assistance Publique, participation de l'Etat et du département aux dépenses, réglementation nouvelle pour les bureaux de placement... Des textes d'application de la loi Roussel et des conseils aux nourrices ont suivi.

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L'usage du biberon

Lait mortel

La notion d’hygiène apparaît au XVIIIème siècle, avec un intérêt particulier pour les enfants et les nouveaux nés. Des hospices sont créés pour recueillir les enfants trouvés, des éducateurs vantent les vertus de la vie de famille et l’assistance publique prend son essor. La viabilité et la bonne santé du bébé et de l’enfant font partie intégrante de cette évolution. Dans le cadre d’une situation démographique critique où la dénatalité est liée à la forte mortalité infantile, un puissant courant nataliste se met en place. S’il va de soi que la meilleure des alimentations pour un nouveau-né est le lait de sa mère il est parfois nécessaire de recourir à l’allaitement artificiel. Les données recueillies par les médecins chargés d'appliquer la loi "Roussel" - Théophile Roussel, médecin et homme politique, fait adopter en 1874 une loi qui met en place un Comité supérieur de protection de l'Enfance et établit la surveillance de tout enfant de moins de deux ans, placé en nourrice - démontrent qu'avant les découvertes de Pasteur, un grand nombre d'enfants placés en nourrice étaient allaités autrement qu'au sein. La qualité du lait et du biberon vont être au centre des préoccupations des médecins et des hygiénistes du XIXème siècle.

L'allaitement industriel

Biberon Robert

Qu'il soit en terre, en étain ou en verre, le biberon existe sous des formes très variées depuis l'antiquité. Face à la pratique répandue de l'allaitement artificiel, une importante entreprise va se spécialiser dans ce commerce : celle d'Edouard Robert. Basée à Dijon en 1869, elle est transférée à Paris vers 1880 et fabrique des millions de biberons, de tétines aux formes variées. Cet empire occupe alors tout un quartier de Paris, dont il reste aujourd'hui la rue Edouard Robert dans le XIIe arrondissement.

Biberon Robert

La plaque publicitaire rappelle le formidable succès du biberon à tube inventé vers 1860. Le tube, long parfois de cinquante centimètres, permet au bébé de se nourrir seul, à volonté, libérant ainsi une nourrice souvent accaparée par plusieurs nourrissons. A l'intérieur du cadre doré de style rocaille est représenté un bébé, blond aux yeux bleus, une médaille autour du cou. Il est assis dans un nid au milieu d'un arbre en fleurs, tétant seul un biberon à long tuyau. La publicité restitue ici une image apaisée d'un enfant autonome qui attend dans son nid. Le biberon à tube connaît ainsi un engouement constant chez les mères et les nourrices. Mais ce modèle, déclaré dangereux lors d’un débat au parlement finit par être interdit en France. Impossible à nettoyer, le tube en caoutchouc favorise en effet la prolifération de microbes et par là même, le décès du bébé intoxiqué.

La deuxième plaque publicitaire montre un biberon dit de forme "limande" avec une tétine. L'accroche précise que ce biberon est sans tube, caution de salubrité pour l'enfant. Dans un souci de rassurer, la maison Robert fait état de ses brevets et des nombreuses médailles remportées à travers le monde. Il est écrit : "Diplôme d'honneur, Médailles d'or de 1er mérite et d'honneur, 26 ans de succès, deux millions de biberons vendus par an." L'entreprise affiche ainsi sa longévité dans le domaine, gage de professionnalisme et de sérieux. Le succès est immense et la popularité de la marque ira jusqu'à donner son nom, en argot, aux seins des femmes.

Lait scientifique et sain

Le grand danger de l'alimentation au biberon vient de l'absence d'hygiène, d'une mauvaise conservation, de l'utilisation de lait cru et souvent falsifié et de l'emploi de biberons en métal rouillé.
Le docteur Fauvel révèle devant l'Académie de médecine en 1881 que sur l'examen de 31 biberons, 28 contiennent des végétations de cryptogamiques et de très nombreuses colonies de microbes de la diarrhée infectieuse et du choléra infantile. La mortalité des nourrissons liée à ce type de contamination se situe entre 20 et 30% en 1885 et il faut attendre le Congrès International de l'hygiène, qui s'est tenu en 1889, pour enfin voir le corps médical recommander à l'unanimité un lait bouilli. Cette même année, le rapport de l'Exposition Universelle, consacre une partie sur l'hygiène du lait et se préoccupe du mode de stérilisation, sans addition chimique. M. Pasteur a pu se procurer du lait vierge de bactéries en le recueillant avec précaution dans des vases stérilisés. Pour obtenir du lait sain le contrôle sanitaire des étables s'impose (évitant ainsi que les vaches ne soient porteuses de la tuberculose) tout comme la mise en vente de lait pasteurisé, l'éducation des mères à la stérilisation domestique et l'interdiction de vendre du lait falsifié. Ces mesures contribuent à une baisse sensible de la mortalité infantile.
Tout incite au progrès d'une consommation privée d'objets hygiéniques par une publicité qui concerne de plus en plus l'intimité de la cellule familiale.

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Un complément de ressources exceptionnel pour les populations pauvres.

Nourriture sur lieu

    ...Faut-il ajouter que ces nourrices rentrant dans leurs ménages y apportent une teinture des moeurs des grandes maisons... On en voit portant des châles de cachemire, des robes de soie qui leur ont été donnés ; d'autres possèdent des couverts d'argent, des montres en or, de beaux vases dorés, de riches porcelaines et autres raretés de prix déposés dans leurs armoires ou sur leurs buffets... L'abbé Henry de Quarré-Les-Tombes - 1875

Rue Royale, Paris, 1898 - Louis Marie de Schryver

Vers 1840, une nourrice à Paris peut gagner entre 400 et 500 F pour une "nourriture" de quatorze mois. Elle reçoit aussi de nombreux cadeaux, offerts par la mère de l'enfant, estimés à 150 ou 200 F, pour les dons en espèces, auxquels s'ajoutent des vêtements et des chaussures. Déduction faite des dépenses, le gain net peut s'établir à deux ou trois fois celui de la nourrice à emporter et approcher le salaire d'un migrant masculin, boeutier ou "galvacher".
Sans doute, les salaires ont été très variés. Ils étaient très élevés si la nourrice était choisie pour l'enfant d'une "Grande Maison" (le médecin désignait les plus belles femmes au Bureau de placement). Dans ce cas, entre 1890 et 1910, le revenu était de 80 à 90 F par mois pendant la "nourriture", auquel s'ajoutaient une seconde année à 100 F comme "nourrice sèche", un mois de vacances payé, le mois double au Jour de l'An, les vêtements à foison, quelques francs pour l'alimentation, le vin sucré tous les soirs avec deux biscuits, préparés par les soins du valet de chambre. Une nourrice de cette catégorie peut gagner aux environs de 2.000 F par an, placés sur un livret de Caisse d'Epargne.

Plusieurs nourritures créent une petite fortune. De nombreux témoignages de descendants de nourrices évoquent les "maisons de lait" c'est-à-dire celles que les revenus de cette industrie ont permis de réparer, en particulier de recouvrir d'un toit d'ardoises. D'autres paysans ont pu acheter quelques parcelles de bois, de prés ou de champs. Des locataires ont pu, ainsi, accéder à la propriété, convoitée de génération en génération, parfois depuis des siècles. Le travail de la nourrice sur lieu est à l'origine de l'ascension sociale en Morvan, de l'indépendance de nombreuses familles de tout petits exploitants.

Grâce à l'industrie nourricière, l'épouse se libère peu à peu de la tutelle du mari, elle commence à accéder à un certain pouvoir dans la maisonnée, pouvoir sans doute relatif, mais que l'on décèle dans certaines familles.
Parallèlement à cette nouvelle "autorité" féminine, une autre évolution se fait sentir, la nourrice sur lieu, ayant séjourné souvent des années dans les familles parisiennes aux belles manières, a introduit, en Morvan, des moeurs plus policées, des habitudes nouvelles, alimentaires, vestimentaires. Est apparu un sens nouveau de l'accueil, que l'on peut illustrer par un détail symbolique : on reconnaît, au XXème siècle, qu'une famille a fourni, autrefois, une nourrice sur lieu quand est offerte au visiteur la tasse de thé plutôt que le bol de café.

Nourriture sur place

Celle des enfants assistés n'a cessé de rapporter aux paysans du Morvan : d'environ 1.000 F pour un enfant élevé jusqu'à douze ans, le salaire versé à la famille passe à près de 1.330 F vers 1880. Les mois de nourrices sont régulièrement révisés à la hausse depuis 1889 et à partir de 1902, la pension versée pour les pupilles de un à deux ans et pour ceux de moins d'un an, augmente de 33 à 39% par rapport à 1876. En 1911, le salaire mensuel pour les "nourrissons" est de 33 F au lieu de 18 F en 1876.
A ces mois de nourrices s'ajoutent la fourniture de tous les vêtements des pupilles, la gratuité de tous les soins (paiement par le percepteur) et de nombreuses indemnités, celle des neuf mois, celle d'habillement (chaussures, bas et coiffure). Plusieurs récompenses et indemnités sont versées aux familles : pour la garde d'un enfant depuis un an jusqu'à douze ans et jusqu'à treize ans pour l'obtention du certificat d'études primaires depuis 1885 (50 F au nourricier, 40 F à l'instituteur et 10 F à l'élève).
Compte tenu du fait que chaque famille morvandelle a la garde de plusieurs "Petits Paris", on imagine l'importance de cette ressource, surtout depuis 1850. Ce sont des sommes énormes qui ont été données aux Morvandiaux.

Entre 1860 et 1880, soit à la grande époque des nourrices, les cantons recevant beaucoup de "Petits Paris", comme ceux de Quarré-les- Tombes et de Château-Chinon, ne se dépeuplent pas: les départs massifs ne se produisent qu'à la fin du siècle, après l'arrivée du chemin de fer à Saulieu (1882).
Un second effet est l'amélioration du sort des anciens pupilles de l'Assistance Publique et, par influence, celui des domestiques agricoles en général.

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Intégration

L'Administration ne paie plus les parents nourriciers quand les "Petits Paris" ont atteint treize ans. Ceux-ci sont alors embauchés comme valets ou servantes de ferme chez les exploitants, selon l'usage des "louées" de domestiques aux foires habituelles. Pour les anciens pupilles, le directeur de leur agence établit, depuis la fin du XIXème siècle, des contrats d'embauche avec les employeurs, si bien que la louée publique n'est plus qu'une formalité : le directeur a tenu une permanence dans les chefs-lieux de canton, annoncée par voix de presse ; s'y rendent les employeurs et futurs domestiques et servantes - tous anciens pupilles de l'Assistance Publique. La discussion aboutit à la signature du contrat, dit "Contrat de placement", qui fixe toutes les conditions du travail, soit quatre principales :

  1. la nourriture, l'hébergement et le blanchissage du pupille
  2. le traitement du domestique "avec bonté, douceur et humanité"
  3. les soins médicaux nécessaires en cas de maladie
  4. l'interdiction du renvoi de l'employé sans avoir consulté le directeur d'agence au moins huit jours d'avance.

A ces conditions s'ajoute un salaire annuel payable à la fin de l'engagement et correspondant aux frais de vêtements et à l'argent de poche remis à la fin de chaque mois.

Nourrice
Anost - Nourrice morvandelle devant sa maison au Bigeard

L'amour des enfants, déjà nombreux dans les ménages morvandiaux du XIXème siècle, n'était pas absent et, bien souvent, ils étaient payés de retour par les "Petits Paris" devenus adolescents ou adultes. Des liens affectifs se sont tissés durant plusieurs années de vie commune, d'abord avec les enfants du même âge élevés avec eux, puis avec les parents nourriciers.
Beaucoup d'anciens "Petits Paris" se sont fixés en Morvan. A la fin du XIXème siècle, 35.600 y ont atteint leur majorité. Mais nombreux sont ceux qui ont pris part au mouvement de l'exode rural. C'est une minorité qui a fait souche par le mariage : le petit paysan recherche un mari pour mener l'exploitation agricole qui échoit à sa fille et le domestique, ancien pupille, devient le gendre ; inversement, la servante de l'Assistance Publique épouse le fils. Ce phénomène d'intégration, bien connu par des exemples précis, n'a pas encore été étudié quantitativement, sauf pour un canton, celui de Quarré-les-Tombes : les mariages avec d'anciens pupilles comptent pour 14 % entre 1850 et 1900.

L'industrie des nourrices et des enfants assistés, dans sa double signification, est un fait de société peu commun, et d'une ampleur difficile à imaginer aujourd'hui. De nombreux milieux sociaux sont concernés en Morvan, le monde médical, les journaliers agricoles et les petits exploitants; à Paris, les nobles et les bourgeois. Plusieurs milliers d'enfants de tous âges sont venus vivre en Morvan, des milliers de nourrices ont été chargées de les allaiter et de les élever ; d'autres sont allées à Paris et dans les grandes villes, même étrangères, vendre leur lait : tels ont été les caractères originaux, dont il faut dégager principalement la valorisation de la femme morvandelle, pour la première fois de son histoire.

La nourrice est à l'origine de la "civilisation" de notre Morvan un peu rude.

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En arrivant à la barrière, Jean qui peinait se rendit compte soudain que la plus grande partie de ses meubles était dans la cour, bancs, table, chaises, coffre, matelas, même les draps, en tas. Il crut qu’on venait le saisir. Avait-il oublié une dette? Il fit très vite l’inventaire de ce qu’il devait : deux sacs de blé de semence aux Meulot, pour quelques sous de chandelle... Tirant la caisse à bois derrière elle, une femme en robe de toile, tablier blanc et coiffe de dentelle, sortit dans la cour et rentra aussitôt. Elle n’avait même pas vu le Jean qui était là. L’espace d’une seconde, il se demanda qui pouvait être cette femme qui le déménageait en costume des fêtes et des dimanches? Il fit quelques pas jusqu’à se trouver sur le seuil. Dans la maison, la femme avec pelle et balai retirait les cendres anciennes de la cheminée. Elle lui tournait le dos mais elle dut finir par sentir sa présence car elle se retourna. Elle ressemblait à la Louise.
Marqua-t-elle vraiment un tout petit temps d’arrêt quand elle le vit? Elle vint au-devant de lui, souriante.
— Ah te voilà? Mais où étais-tu donc passé?
Jean n’avait pas bougé.
— T’avais donc pas reçu ma lettre?
Maintenant qu’elle était à deux pas, il vit que c’était bien la Louise sous d’autres vêtements. Elle avait des gouttes de sueur au front et les mains noires.
— On ne s’embrasse pas?
Jean restait interdit.
En faisant le dernier pas qui lui permit d’effleurer les joues de son mari, elle fut secouée par quelques sanglots.
— Oh Jean, c’est terrible, notre petit...
Mais tout de suite, elle refit un pas en arrière. Elle ne pleurait déjà plus.
— Demain, tu me mèneras au cimetière. On fera faire une tombe, en marbre.
Elle avait déjà fait demi-tour et elle était retournée vers la cheminée pour finir de débarrasser les cendres.
— Qu’est devenu le lit de ma mère?
Jean n’avait toujours pas bougé.
— Hein, où est-ce que tu l’as mis?
Il parvint quand même à marmonner quelques mots:
— Le premier hiver... Trop à faire pour aller au bois...
— Tu vas aller chez les Chatron et tu vas leur demander qu’ils nous prêtent le lit du grand-père en attendant qu’on aille en acheter un autre.
Elle savait déjà que le grand-père Chatron était mort à deux mois d’ici. Jean ne bougeait toujours pas.
— Oh puis non, j’irai moi-même.
Elle avait fini de nettoyer la cheminée. Elle passa devant lui avec son balai et sa pelle et elle sortit la déverser sur le tas de fumier. Jean la suivait des yeux.
Du dehors, elle parlait toujours.
— Demain, en revenant du cimetière, ou avant, on passera à la scierie du Cousin. On commandera du bois pour faire faire une table et un lit.
Qu’avait-elle donc de changé, la Louise?
En rentrant, elle dit :
— Tiens, viens voir ce que j’ai apporté de Paris.
Elle alla vers deux grands sacs de toile qu’il avait déjà vus, le matin, aux mains de l’homme sur le chemin. Elle les avait déposés dans le fond de la pièce. Sur les sacs, en travers, reposait un parapluie, un grand parapluie noir, serré dans le haut par un cordonnet qui faisait bouffer la toile. Louise avait ouvert l’un des sacs et elle en ressortit deux lampes à pétrole.
— Finies les chandelles, tu vas voir comme on voit bien avec ça. Jean cherchait désespérément à faire coïncider les images présentes avec les images anciennes.
— Ne reste pas là sans bouger, aide-moi. Sais-tu où se trouve la porte de cette armoire?
Jean fit non de la tête.
— Oui, elle est sûrement passée dans la cheminée le deuxième hiver.
Elle souriait pour dire cela.
— Enfin, on verra tout ça bientôt. Il y a aussi quelque chose qu’on va faire tout de suite, on va faire mettre des carreaux par terre, dans cette pièce; cette terre battue, ce n’est plus possible.
Jean était abasourdi.
— Je ne peux pas vivre dans une écur...
Il avait fermé les yeux un temps pendant qu’elle parlait, pour se rendre compte si ses oreilles étaient plus fidèles que ses yeux. Mais même le langage de la Louise avait changé.
— Pendant que je vais chez les Chatron, tu vas rentrer tout ce que j’ai mis dehors.
Elle alla se laver les mains, retira son tablier, retourna vers le fond de la pièce jusqu’à ses sacs de voyage, en sortit un petit miroir, rajusta sa coiffe et sortit en lui souriant…

….Quand le repas fut prêt, elle sortit six assiettes de porcelaine blanche de l’un des grands sacs et elle en installa trois triomphalement aux endroits qu’ils allaient occuper.
Le jour commençait à descendre. Elle prit les deux lampes à pétrole et les déposa sur la table. Elle alla aussi chercher une petite bouteille qu’elle sortit de l’autre sac.
— Tu vois, on met du pétrole. Attends. Je dévisse ça. Il faut faire attention aux verres, ils sont très fragiles. Je mets le pétrole. Je dispose la mèche... Tu vois, comme ça, elle trempe bien. Après, j’allume. Quand ça fume, c’est que la mèche est mal réglée. Tu vois ? Je remets le verre. Doucement, c’est fragile. Regarde comme on voit bien.
Jean ne regardait rien de ce qu’elle faisait, il regardait sa femme. Elle refit la même chose avec la deuxième lampe, toujours en commentant.
— A Paris, dans les maisons, on s’éclaire au gaz aujourd’hui, c’est encore mieux que le pétrole, dans les rues aussi.
C’était vrai qu’on voyait bien maintenant, on voyait presque mieux que le jour, on voyait bien comme elle était changée….

…Le matin, sur le chemin, Jean qui l’attendait ne l’avait pas reconnue, il l’avait prise pour une bourgeoise.
De ses énormes maudits sacs, elle tira quatre grands draps de toile qu’elle déposa sur le bord du banc où elle avait préalablement passé sa main et elle se mit en devoir de faire les lits. Jean se tournait de temps en temps pour la regarder faire, sans trop en avoir l’air, mais il revenait bien vite au feu, comme s’il avait eu peur. En faisant les lits, elle parlait toujours.
— Vous allez voir, c’est autre chose de dormir dans des draps de fil. Je les ai achetés à Paris. Une folie. A Avallon, j’achèterai des dessus-de-lit et des couvertures en piqué….

…Quand il fut revenu dans la maison, elle l’envoya se laver puis, de ses horribles grands sacs, elle sortit une blouse et un pantalon neufs qu’elle appliqua d’abord devant lui avant de les lui faire enfiler. Mais cela, ce n’était rien. Elle sortit aussi une paire de chaussures, de gros brodequins de cuir. Elle dit qu’elle avait mis du temps à les choisir. Elle dit que c’était aussi une folie mais qu’il fallait bien trouver de quoi faire plaisir à un homme qui l’avait peut-être oubliée. En disant ça, elle avait un demi-sourire, mi gai, mi triste. Jean ne pouvait pas ne pas les mettre. Il n’en avait plus porté depuis qu’il avait été soldat et il avait l’air aussi satisfait que s’il s’était agi de repartir pour la guerre. Les Chatron étaient à la barrière. Ils attendaient dans le tombereau. Ils firent au Jean compliment sur son costume et son allure….

….Après la traite, lorsqu’il rentra dans la maison Jean n’était plus chez lui, tout était différent et pas seulement parce que, autour de la table, il n’y avait plus de bancs mais les chaises achetées le matin, et pas davantage parce qu’il y avait des rideaux à la fenêtre, des seaux neufs, des plats neufs. A vrai dire, rien n’était plus tout à fait comme avant.
Quand Jean voulut s’asseoir et il en avait bien besoin, il ne trouva pas sa chaise, sa chaise sans paille, recouverte d’un morceau de tissu dont on ne voyait plus la couleur. Louise était encore joyeuse. Jean regarda tout autour de la pièce puis il sortit. Il chercha dans la cour, puis sous la remise, et c’est là qu’il la découvrit, sa vieille chaise, avec les bancs, sur le tas de bois. Il la prit par le dossier et revint à la maison. Il marqua un petit temps avant de franchir le seuil, mais après une profonde inspiration, il rentra. Louise le regardait. Il alla à la table, écarta la chaise neuve qu’il porta dans un coin puis il remit sa vieille chaise à sa place et s’assit. Louise ne riait plus. Après le repas de silence et de larmes rentrées, Jean alla se mettre devant la cheminée….

- Extraits de "Les Etangs de Marrault" Francis Farley -

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Nourrissez votre enfant !

Nourrissez votre enfant, j'entends les clameurs, les objections ; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu'on importune... tout bas, une femme qui se gêne, l'ennui de la vie domestique, les soins ignobles, l'abstinence des plaisirs... Des plaisirs ? Je vous en promets, et qui rempliront vraiment votre âme. (...) Voulez-vous travailler à vous rendre heureuse ? Commencer d'abord par nourrir votre enfant ; ne mettez pas votre fille au couvent, élevez la vous-même ; votre mari est jeune, il est d'un bon naturel, voilà ce qu'il vous faut...

Extrait d'une lettre écrite depuis Monquin le 7 décembre 1769 par Jean-Jacques Rousseau à Rose Babaud de la Chaussade, contesse de Berthier Bizy rencontrée lorsqu'il vint en cure à Pougues-Les-Eaux ou bien chez le prince de Conti, son protecteur, à Nevers.

Extrait du journal de Rose Babaud de la Chaussade Maître de forges en Nivernais

20 juin 1778.
Plus d'une année sans écrire une seule ligne ! Faut-il qu'il ne se soit rien passé ? Ce n'est pas le cas puisque l'année dernière j'ai eu le bonheur d'avoir un deuxième enfant. C'est encore un garçon. Jean Pomponne Alexis, tout comme son frère Louis-Etienne, ressemble à son père, c'est dire que ce sera un beau garçon.
Comme Rousseau me l'avait suggéré en 1770 pour le premier, j'ai réussi à l'allaiter pendant trois bons mois. Inutile de dire que marquises et comtesses en ont été fort surprises !
Ensuite J'ai été bien occupée, et il ne s'est rien passé d'exceptionnel, mise à part cette grande inquiétude qui ne cesse de monter, et que je sens plus ici à Paris que dans mon Nivernais.

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Le p'tiot de la mère Coutard

Histoire d'une nourrice

Quatre départements la Nièvre, la Saône-et-Loire, l'Yonne et la Côte-d'Or concourent, dans d'inégales proportions, d'ailleurs, à former le massif granitique du Morvan, pays, par excellence, des nourrices mercenaires, des « remplaçantes » pour employer l'expression à la mode. Nulle part, en effet, comme dans ce coin de la France, ne s'exerce avec autant de succès « l'industrie nourricière », « le nourrissage » et aussi « l'élevage des enfants étrangers ». Soit « nourrices sur lieu », soit « nourrices à emporter », appelées aussi « nourrices sédentaires », le Morvan possède en abondance les sujets non seulement les plus aptes, mais encore les mieux préparés à « faire de l'allaitement à prix d'argent », de sorte qu'avec les années, ce gagne-pain de pauvre hère, devenu instrument de progrès et de bien-être, a transformé une contrée longtemps demeurée sauvage, misérable et presque inabordable en une contrée plaisante, riche, percée en tous sens de belles routes bien chargées, bien entretenues, qui font valoir aux yeux des touristes les paysages pittoresques dont la nature s'est montrée prodigue à son égard.

Des quatre fractions départementales qui constituent la région morvandelle, la fraction de Saône-et-Loire, une des plus vastes, est également une de celles où l'allaitement et l'élevage mercenaire sont pratiqués le plus communément : elle comprend deux cantons, celui de Saint-Léger-sous-Beuvray et celui de Lucenay-l'Evêque, ce dernier composé de douze communes, presque toutes fort bien dotées en nourrices, surtout les communes de Cussy-en-Morvan et d'Anost, voisines l'une de l'autre. La commune d'Anost, pour ne parler que de celle-ci, qui renferme près de quatre mille habitants, répartis dans plus de soixante hameaux, compte, en effet, près de quatre cents étrangers dont deux cents à deux cent cinquante enfants assistés de la Seine, et l'on peut évaluer à une soixantaine, au moins, le nombre des femmes-nourrices qui exercent temporairement leur industrie loin du foyer domestique, et surtout à Paris.

C'est dans un des hameaux de cette commune, non loin d'Arleuf, village situé sur la route de Château-Chinon à Autun, qu'on voyait encore, en 1880, gaie, alerte, vaquant sans répit à des travaux de ménage et de culture, la mère Coutard, une bonne vieille qui avait été jadis, en même temps qu'une jolie femme, une des plus vaillantes nourrices du pays morvandais.

Née à Saint-Prix, canton de Saint-Léger-sous-Beuvray, entrée en condition à quinze ans chez des boutiquiers d'Autun, Gladie Chalopin - c'était son nom de jeune fille - avait paisiblement et consciencieusement peiné de ses bras jusqu'au jour où les économies réalisées sur ses gages lui avaient permis de songer au mariage ; elle avait alors épousé un de ses petits-cousins, Andoche Coutard, gars solide, laborieux, d'humeur pacifique, à l'encontre de ses compatriotes, batailleurs en diable, et qui habitait sous le même toit que ses parents. Elle avait alors vingt ans, et l'année n'était pas révolue qu'elle mettait au monde son premier enfant. Or, Gladie Coutard, Morvandelle pur sang, en parfait accord de vues, au surplus ; avec son mari, âpre au gain comme elle, n'avait qu'une ambition, comme ses pareilles : devenir « nourrice sur lieu » et, par là, travailler à réaliser cette modeste fortune en terres, vignes ou prés, dont tout paysan, de France et d'ailleurs, rêve les yeux ouverts. Le docteur Touzet, de Saint-Léger-sous-Beuvray, qui, l'ayant connue gamine, la savait de bonne souche et de constitution aussi saine que robuste, l'aida vite à satisfaire son ambition ; grâce à ses relations avec plusieurs confrères parisiens, il lui procura un nourrisson dans une famille « huppée » de l'avenue d'Antin, et Gladie Coutard partit gaillardement « devers la capitale », les seins rebondis, pour nourrir de son lait un bébé opulent, tandis que sa belle-mère se chargeait d'allaiter « au petit pot » le petit paysan resté à la maison. Un an plus tard, Gladie rentrait au pays, fière et pimpante, avec mille francs représentant le produit moyen d'un nourrissage de première qualité, et les cadeaux traditionnels de la première dent et du sevrage, robes, rubans, bijoux, dentelles, le manteau-rotonde et les fameuses épingles en or, insignes des nourrices de grande maison. Deux fois encore, en moins de cinq ans, la belle Morvandelle recommença ses caravanes aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, toujours avec succès et sans rien perdre, d'une façon appréciable, du moins, de ses avantages physiques ; mais, lorsque au bout de treize mois de séjour sous le toit marital, après ces deux exodes successifs, elle devint mère pour la quatrième fois, si sa santé n'avait pas été altérée, si sa prestance était restée la même, il s'en fallait que la fraîcheur de son teint et le charme de sa personne eussent victorieusement résisté aux labeurs d'une existence plutôt tourmentée. Force lui fut donc, à l'occasion de cette nouvelle maternité, de renoncer aux fructueux bénéfices d'un allaitement aristocratique et d'accepter un nourrisson de deuxième catégorie,producteur, à la vérité, d'un boni de six cents francs, puis un autre, à trente mois d'intervalles, dans des conditions identiques.

Mais, à cette époque, Gladie atteignait sa trente-troisième année et, fanée sinon vieillie avant l'âge, dépourvue en partie de ces attraits que la vanité des dames du monde recherche chez les « nounous » décoratives, elle comprit qu'il fallait de nouveau rabattre de ses prétentions : l'allaitement sur lieu lui était interdit. Sur ces entrefaites, du reste, sa belle-mère était morte, et cette précieuse collaboratrice, cette maîtresse femme qui avait régenté le ménage et surveillé, de concert avec Andoche, la progéniture de sa bru durant les absences de cette dernière, lui manquant, Gladie se vit condamnée à garder désormais le logis, sans pour cela renoncer, le cas échéant, à l'exercice de son industrie ; elle se mua en « nourrice sédentaire » au cours des quatre nouvelles maternités qui, dans l'espace des six années suivantes, firent tressaillir ses flancs généreux, et fut amenée ainsi à s'adresser deux fois aux « bureaux bourgeois » de la capitale, qui lui fournirent des nourrissons à emporter, et deux fois à l'hospice dépositaire de la rue d'Enfer aujourd'hui rue Denfert-Rochereau, qui lui confia des « enfants à lait ». Entre temps, elle obtint du directeur de l'Agence des enfants assistés de Lucenay-l'Evêque, pour les élever jusqu'à leur treizième année, cinq pupilles du département de la Seine au-dessous de six ans, cinq de ces « petits Parisiens» c'est le nom qu'on leur donne généralement envoyés en province, où, placés, moyennant un prix de pension réglementaire, chez de braves gens qui s'entendent à les utiliser, ils ne tardent pas à faire partie de la famille.

Gladie Coutard avait près de quarante et un ans, lorsqu'elle devint mère pour la dixième fois. Bien qu'elle eùt dépassé l'âge fixé comme limite par le règlement, - quarante ans, - elle manifesta le désir d'avoir un nouveau nourrisson de l'Assistance, et le maire d'Anost, en raison des mérites professionnels, si on peut dire, de sa féconde et courageuse administrée, ne se refusa pas à favoriser la réalisation de ce désir : rajeunie d'un an, grâce à un certificat de complaisance, - fâcheux expédient quelquefois employé dans certaines agences d'enfants assistés, - Gladie fit une fois encore le voyage de Paris, d'où elle ramena le nourrisson désiré.
De piètre mine, par exemple, celui-là! Profondément atteint de misère physiologique, c'était un de ces êtres disgraciés, une de ces victimes de la fatalité sociale comme en produit fréquemment - trop fréquemment - la grande ville : son livret administratif, à couverture bleue - la couleur rouge désigne les livrets de fille - portait en première page, concurremment avec le numéro matricule, la mention « inconnu », et, au-dessous « catégorie T. » : enfant trouvé ! Un passant, en effet, l'ayant ramassé, la nuit, au bord d'une bouche d'égout, l'avait porté au commissariat de police le plus voisin ; à son tour, le commissaire de police, après avoir conformément à la loi dressé un procès-verbal de constat, avait envoyé « le trouvé » à l'hospice dépositaire ; le lendemain, les formalités d'usage remplies, - le collier rivé autour cou, l'immatriculation, etc, - on l'avait confié à « Gladie Chalopin, femme Coutard », arrivée la veille avec le convoi mensuel de nourrices de l'Agence de Lucenay-l'Evêque, et la femme Coutard l'avait emporté dans le Morvan, muni de son livret, qu'on n'avait pas eu le temps de régulariser. Le procès-verbal de constat n'était pas encore parvenu à l'hospice, et la régularisation ne devait s'effectuer que plus tard, sur place, quand le document officiel aurait été envoyé de Paris au directeur de l'Agence.
Cette créature chétive, malingre, - un vrai chat écorché, - âgée de vingt-quatre heures à peine au moment de l'abandon, Gladie, pénétrée du sentiment des devoirs que lui imposait une maternité dont elle avait volontairement accepté la charge, l'avait entourée d'une sollicitude de tous les instants, et la satisfaction inespérée lui avait été donnée de voir naître, en quelque sorte, une seconde fois, cet enfant à la vie, prendre des forces, devenir même vigoureux, si bien que l'agent de surveillano et le médecin du service chargés, l'un et l'autre, de visiter à époque fixe les enfants assistés du département de la Seine, lui avaient adressé leurs félicitations les plus vives. Malheureusement, il fut bientôt avéré que si le nourrisson se développait normalement au point de vue physique, il n'en allait pas de même au point de vüe intellectuel : on le devinait à son visage, impassible devant les agaceries qui sollicitaient de sa part un mouvement expressif, à ses yeux mornes d'où ne jaillissait jamais l'étincelle lumineuse qui trahit la pensée, fût-elle encore incertaine et confuse.

Ma pauvre Coutard, dit un jour le médecin à la bonne femme, qui s'inquiétait, vous n'avez pas eu la main heureuse, cette fois; vous avez ramené un « berdin » de l'hospice.
Un berdin, un innocent!

La peine qu'éprouva Gladie à cette révélation ne se peut décrire. Songez! elle qui s'enorgueillissait sans cesse devant ses parents, ses amIS, ses voisins, d'avoir « fait venir toute une maisonnée de gâs et de gâtières ». Allaiter un misérable idiot, quel triste couronnement de sa laborieuse et brillante carrière ! Allait-elle le garder ? Allait-elle le rendre à l'Assistance, ce malchanceux qui lui valait une si cruelle humiliation ? Une autre que Gladie eût hésité ; Gladie n'hésita pas : par devoir professionnel autant que par humanité, et plus encore par affection, elle ne voulut pas abandonner cette créature déshéritée du ciel et de la terre qu'elle avait suspendue à son sein, qu'elle avait arrachée à la mort au prix des soins les plus dévoués, qui lui tenait au coeur par les liens étroits de l'accoutumance, et, malgré les réflexions équivoques de son entourage, malgré les dires décourageants des commères, assemblées en conseil, l'inconnu, l'enfant trouvé, l'innocent resta, du plein gré de sa nourrice devenue sa mère, dans la maison dont une pensée de lucre lui avait tout d'abord ouvert la porte à deux battants.
Ainsi grandit et, avec les années, se fortifia quand même, le berdin, tout en conservant les apparences d'une enfance qui persistait dans les manifestations les plus voisines de l'état de nature. Coiffé d'un béguin en indienne ou en drap, suivant la saison, vêtu d'un justaucorps boutonné par derrière et d'un jupon, une bavette sous le menton, il semblait n'avoir pas de sexe, marchant avec peine, lourdement et seulement quand le soutenait une main amie. Aussi, le directeur de l'Agence de Lucenay-l'Evêque, « le préposé », nom sous lequel on désignait encore, à cette époque, le représentant de l'Administration, avait-il soin, chaque année, de lui délivrer, au lieu de « la vêture » réglementaire destinée aux garçon » un « paquet » pour fille, dont Gladie s'empressait d'adapter elle-même les diverses pièces à la taille et à la corpulence du berdin ; et de s'extasier alors devant « la tant belle mine et la tant belle braveté d'ce chéti gas, si bin vétu », qu'elle lavait, peignait, cocolait et dorlotait à plaisir, appelant les voisines pour le leur faire admirer :

- Hein, les foones (les femmes), disait-elle, l'air radieux, es t'y biau, l'drolet ? Ol ersembe ai n'ain p'tiot angelot, es pas ?

Les voisines, peu désireuses, naturellement, de se voir rembarrer, « la grattaient où ça la démangeait, » et Gladie, enchantée d'une approbation qu'elle prenait pour argent comptant, s'écriait en faisant sauter l'enfant sur son bras :

- Ah! mé, y a pas à dire, ol es tout d'mâme biau ! R'gardez ces zolis ch'veux, ces zolis reuillots (yeux), et cett' zoli boucette, et cett' zoli airelle (oreille) ! Bon sang de bon sang, jaimas j'n'ave ran vu d'chi chanti !

Et dupe de ses propres illusions, - la mère ni la nourrice ne trouvent leurs enfants laids, a dit Agrippa d'Aubigné, - elle se plaisait à converser des heures avec « le berdin », s'efforçait de lui inculquer des notions sommaires sur toutes choses, ustensiles, denrées, fruits, vêtements, le reprenant doucement quand il se trompait, l'interrogeant, parfois, pour se rendre compte de ses progrès et favoriser le plus possible l'éveil de son intelligence.

- Qu'on qu'te dis' m'ami? questionnait-elle ; parle mé, voyons !... T'ai vu la bique e ol bicot comme y joupent (sautent) ? E ol viau, t'l'ai vu ? E la coche aivec lai nourrins (la truie avec les gorets) t'ai vu comme y s'trémoussent trétous ?.. E la vaque comme y fai, di ?... Y fai : « Moum ! moum !... » es pas ?
- Moum ! moum ! répétait le berdin.
- Bin, ça, p'tiot !... E lai dindons comme y berdouillent, voyons, dis ?... T'auras du fourmèze... eune belle plieume (plume) e eune belle flieur... Y font lai dindons ?
- GIou, glou, glou !
- Eh ! mardié! (eh! ma foi !) dirait-on pas qu'c'est ol dindon li mâme !... y sen-t-y countente ! Tin, t'a ben gaigné l'fourmèze, m'ami !

Dans son ingénieuse tendresse, elle se contentait de peu, la bonne Gladie ! Ne se décourageant d'ailleurs jamais, répétant sans cesse que son p'tiot était « un gros malin » qu' « il cachait son jeu », qu' « un jour viendrait où il étonnerait tout le monde », elle avait coutume dire, à ce propos, avec un sourire entendu :

- Faut vouai ! all n'ai pas not por entendre lai poulots gigler e lai couchons couiner ! (Faut voir! Il n'est pas le dernier à entendre les poulets chanter et les cochons grogner !)

Son p'tiot ! « p'tiot Coutard, » comme on disait communément, en parlant du berdin, dans le hameau et dans les environs, où chacun le tenait pour un des membres de la famille Coutard, et non des moindres, en dépit de ses nom et prénoms, désormais inscrits sur son livret administratif, enfin rectifIé ; car il s'appelait légalement, à présent, de par le procès-verbal de constat, « Luc Chaumière, » Chaumière, parce qu'il avait été trouvé dans la rue de la Grande-Chaumière, à deux pas du boulevard du Montparnasse, et Luc, parce que, le jour de son invention, le nom du peintre évangéliste figurait au calendrier. Au surplus, Gladie l'appelait couramment « not'fi », et n'entendait pas raillerie à ce sujet. Elle l'avait montré dans une circonstance mémorable, quand il était encore tout jeunet.

Une fois l'an, le jour de l'Apport - la fête patronale du pays - tous les Coutard, ceux, du moins, qui n'habitaient pas trop loin, sans compter les « petits Parisiens » élevés dans le même giron, accouraient, suivis de leur famille : ils venaient s'éjouir ensemble « chez les vieux » et resserrer les liens d'affection qui les unissaient. La table en chêne massif recevait donc, à cette occasion, sur son entourage de bancs, luisants d'usure, nombreuse compagnie. Or, au centre et du côté droit, à la place d'honneur, entre Gladie et Andoche, siégeait, de fondation, « Ol p'tiot raipotot », - le petit malfichu, plaisanterie du cru, - lequel ne manquait jamais de « faire des siennes », c'est-à-dire de taper de la cuiller contre son assiette en fer-blanc, de renverser la salière, de secouer les brocs, d'accrocher les plats au passage, ce qui ne laîssait pas, malgré tout, d'indisposer plus d'un des assistants, à telles enseignes que l'un d'entre eux se hasarda à demander que le berdin ne mangeât plus dorénavant à table le jour de l'Apport. Il achevait à peine de formuler sa réclamation, que Gladie se dressait sur ses jambes, tout encolérée :

- De quoi! s'écria-t-eIle, ça vous fait poine ai l'vouai, ce mignon ? Ben, ran d'pu facile : vous l'vouairai pu, mes gas !

La-dessus, prenant l'enfant entre ses bras :

- Ça, m'ami, ajouta-t-elle, pis qu'on ne voule pas d'toi, on ira manger ensemble aivec l'père dans l'courtil !... Andoche, ven nous-en !

On devine le tumulte qui suivit. Ce fut à qui barrerait le passage à la mère et se répandrait en paroles amiteuses pour l'apaiser ; blessée au vif, la mère se déoattit, ne céda qu'après une longue résistance, encore d'assez mauvaise grâce.

- Si faudrait-y choisir entre trétous, déclara-t-elle, enfin, se rasseyant, c'ès mon p'tiot qu'j'choisirais : le mettez-vous daré lai airelle. Qui qu's'plaît pas ichi, y n'ave qu'à demourer cheu soi !

On se le tint pour dit, et plus jamais dans la famille, nul ne s'étonna de voir le berdin siéger, à table, en bonne place, aussi bien dans les grandes occasions qu'en temps ordinaire. Sur les dix enfants, garçons ou filles, issus du ménage Coutard, huit s'étaient mariés, deux étaient morts ; et, tandis que la mère résistait à l'assaut des ans, le père, frappé avant l'heure, avait disparu : aussi Gladie avait-elle réparti, moyennant une rente, entre les survivants, tout le bien qu'elle ne pouvait faire valoir, son mari lui manquant ; ellc n'avait conservé que la maison familiale, compris le courtil attenant, plus un champ d'étendue moyenne qu'elle était de force à cultiver elle-même ; malgré toutes les offres de service, elle avait voulu vivre seule, sous son toit, avec le berdin dont elle avait, d'ailleurs, réglé le sort pour le jour où elle le précéderait dans 1a tombe ; sa fille aînée, Lazarette, mariée à Roussillon, un village tout proche..., devait, ce jour-là, prendre l'innocent en charge et en répondre au regard de l'Administration.

Le berdin avait successivement franchi toutes les étapes de la carrière pupillaire : « Enfant à lait, » du jour de son entrée dans le service à son douzième mois ; « enfant sevré, » de son douzième mois à sa troisième année ; « enfant à la pension, » de sa troisième année à sa treizième, enfin « enfant hors pension », de sa treizième année à sa vingt et unième. Il avait été titulaire, vu son infumité, d'une « pension supplémentaire », pendant qu'il appartenait à la troisième catégorie des pupilles, et, pendant qu'il appartenait à la quatrième, d'une « pension extraordinaire », car, à partir de leur treizième année, les enfants assistés doivent, quand ils le peuvent, gagner leur vie.
Luc Chaumière, afl1igé d'une infirmité qui le rendait incapalllc de tout travail et réclamait des soins assidus, jouissait d'une pension mensuelle de trente francs, une belle somme dans le Morvan, surtout à l'époque dont nous parlons.
Pour cassée, racornie, ridée, parcheminée qu'elle fût, après une existence si tourmentée, la mère Coutard besognait ferme, tout en veillant sur son p'tiot comme sur la prunelle de ses yeux. Très rarement elle le laissait seul, et pas pour longtemps. Allait-elle aux champs, elle l'emportait sur son échine, à caliourchon, puis le déposait au pied d'un arbre, au revers d'un fossé, tandis qu'elle bêchait, sarclait, récoltait le sarrasin, le seigle, « la treuffe » ou pomme de terre ; gardait-elle le logis, elle l'installait au coin de la cheminée ; s'il faisait mauvais, dans la cour intérieure, entre le courtil et la maison ; s'il faisait beau, sous un grand sureau qui donnait de l'ombre ; là, campé sur une chaise haute, barrée par devant et munie d'une augette, au dossier de laquelle le liait solidement un linge tordu, une corde de chanvre ou une lanière de cuir, le berdin régnait en maître.
Fréquemment, les enfants du hameau, lorsqu'ils allaient en classe, au chef-lieu de la commune, ou qu'ils en revenaient, poussaient la porte charretière donnant accès dans la cour et s'amusaient à le taquiner ; pas méchant pour un sou, celui-ci riait, bouffonnait avec eux ; des fois, néanmoins, agacé par des attaques un peu vives et quelqu'un de ses tourmenteurs l'approchant de trop près, il l'empoignait par la tignasse et vous le secouait bellement.

Si les soins attentifs que dispensait la mère Coutard à l'innocent lui avaient mérité l'estime et la sympathie de tous ceux qui la connaissaient, il serait injuste de penser que l'Administration, de son côté, dans la personne de ses représentants locaux, ne les eût pas appréciés à leur valeur : le directeur de l'Agence de Lucenay-l'Evêque, le médecin de la circonscription médicale de Cussy, aussi bien que le maire de la rommune d'Anost, étaient d'avis qu'une récompense honorifique était due à cette digne femme ; d'autant que trois ou quatre ans auparavant, la presse française avait mené grand bruit de la solennité dont une des communes de la circonscription médicale d'Ilesdin, dépendante de l'Agence de Montreuil-sur-Mer, dans le département du Pas-de-Calais, avait été le théâtre, à l'occasion de la médaille d'or décernée par l'administration générale de l'Assistance publique de Paris à une de ses anciennes nourrices qui avait allaité ou élevé trente-deux enfants.
Pour moins nombreux que ceux de la nourrice pirarde, les nourrissons et les élèves de la nourrice morvandelle formaient cependant une assez longue liste et, somme toute, si « les états de services » de ces deux « remplaçantes » émérites n'étaient pas tout à fait équivalents, ils ne laissaient pas que d'être, des deux parts, fort respectables. Cette liste, le directeur de l'Agence, après l'avoir méthodiquement dressée, l'avait jointe au rapport élogieux et circonstancié dont il avait saisi son supérieur hiérarchique. Des constatations ainsi établies, il résultait que Gladie Chalopin, femme Andoche Coutard, avait mis au monde dix enfants, sur lesquels cinq avaient été allaités par elle ; qu'elle avait fait cinq « nourrissages sür lieu », dont trois de première catégorie et deux de seconde, plus cinq nourrissages « sédentaires », deux pour le compte de bureaux bourgeois et trois, en comptant le berdin, pour le compte de l'hospice dépositaire, enfin qu'elle avait élevé cinq pupilles de l'Assistance âgés de moins de six ans, soit, au total, vingt-cinq enfants. Le rapport du directeur d'agence ajoutait que Gladie Coutard avait toujours eu une conduite irréprochable et qu'elle jouissait dans la contrée d'une réputation d'honorabilité légitimement acquise tant au point de vue professionnel qu'au point de vue privé. L'administration avait favorablement accueilli, semblait-il, les propositions de son représntant, propositions appuyées, d'ailleurs, par le préfet de Saône-et-Loire près de son collègue de la Seine, à la suite d'une démarche personnelle du maire d'Anost.
Déjà chacun s'apprêtait à fêter l'excellente créature qui incarnait en sa personne le type de la fécondité traditionnelle et des mérites professionnels du Morvan ; une ou deux semaines encore, et l'opinion publique ne pouvait manquer de recevoir la satisfaction impatiemment attendue, lorsqu'une irrémédiable catastrophe vint bouleverser toutes les espérances.

Le directeur de l'Agence de Lucenay avait avisé par lettre Gladie Coutard qu'il se rendrait à la mairie d'Anost avec le percepteur le mardi suivant, jour de payement des pensions trimestrielles d'enfants assistés : la pension de Luc Chaumière étant la seule de cette nature qu'il eût à régler par là, il était assez naturel - il en avait été ainsi d'autres fois - que l'ex-nourrice vînt recevoir son dû au chef-lieu de la commune. La mère Coutard s'était rendue de bonne grâce à l'invitation du « préppsé ». Ses comptes réglés avec le directeur d'agence et le percepteur, elle rentrait au logis, à son bras le panier contenant ses livrets et les fonds qu'elle avait touchés. Le coeur en liesse - « le préposé lui avait spufflé à l'oreille quelques mots qui lui en disaient long sans en avoir l'air, » - elle venait de remonter lestement la côte, et commençait à la dévaler, les yeux attachés sur le pittoresgue panorama qui se déroulait devant elle, lorsqu'il lui sembla qu'un gros nuage planait sur le hameau, précisement du côté où elle habitait.
Là, dans cet antique logis que les Coutard occupaient de père en fils, depuis plus d'un siècle, elle avait, trois heures auparavant, laissé son p'tiot installé, avec les précautions d'usage, dans sa chaise haute : le pauvret avait dü s'ennuyer un tantinet, puis faire un long somme en attendant sa vieille nourrice ; rien à craindre pour lui, d'ailleurs ; la porte fermée simplement au loquet, une voisine, femme de tout repos, amie de la mère Coutard et aussi âgée qu'elle, était chargée de le surveiller de temps en temps, comme il advenait toujours en pareille occurrence.
La vue de ce nuage déroulant ses volutes au-dessus du hameau par le ciel clair étonna et bientôt inquiéta la mère Coutard : elle hâta le pas, et son inquiétude grandit lorsqu'elle constata que le nuage s'épaississait, s'étendait, tandis que parvenait à son oreille un bruit de voix dont, à cette distance, la signification lui échappait. L'anxiété de la vieille femme devint de l'angoisse au moment où des lueurs rougeâtres jaillirent brusquement des flancs du nuage.

- Le feu ! s'écria-t-elle. Bonne Vierge! dirait-on pas qu'c'est devers cheu nous qu'ça brûle !

Elle se mit à courir et, en quelques minutes, atteignit, au bas de la côte, le chemin de grande communication qu'elle traversa rapidement et s'engagea dans « la voyette », à l'extrémité de laquelle s'élève le hameau.
Comme elle passait, toujours courant, devant l'atelier du maréchal-ferrant, la patronne, qui relevait de couches et se tenait debout sur le seuil, n'osant pas sortir, lui cria :

- Y a du malheur dans vot' quartier, la mère ! Not' homme ail' es parti y voir !

Jetant dans l'atelier, sans répondre, panier, livrets, argent, Gladie se lança de plus belle en avant, éperdue.

- Sainte Vierge, mon p'tiot ! Sainte Vierge, mon p'tiot ! gémissait-elle.

De vrai, le pâté de maisons habité par Gladie Coutard était en feu. Trouvant un aliment favorable dans le chaume qui couvrait ces antiques demeures et dans les assioles, - écailles de bois - qui revêtent les murs à l'orientation du nord pour les protéger contre les frimas, les flammes exerçaient furieusement leurs ravages.
Construite à l'une des extrémités du quartier, la maison de la famille Coutard avait paru, au début du sinistre, ne courir aucun risque, protégée par son isolement même ; tous les, efforts des sauveteurs s'étaient donc concentrés sur les maisons déjà atteintes et dont les habitants avaient pu, l'incendie ayant éclaté en plein jour, après s'être mis à l'abri du fléau, s'employer au sauvetage de leur bétail ainsi que de leurs meubles, vêtements et outils agricoles ; quant au logis Coutard, nul, naturellement, n'avait songé à le déménager, puisque à ce moment il n'inspirait pas de crainte, et le berdin y était resté enfermé à l'insu de tous.
Lorsque Gladie arriva sur les lieux, le feu avait fait des progrès effrayants : des flammèches, échappées d'un vaste brasier, volaient de tous les côtés ; l'une d'elles, par malheur, vint tomber sur le couvert de paille de la seule maison restée jusqu'alors indemne, et le toit se mit aussitôt à flamber.
Poussant un cri terrible, Gladie voulut se précipiter vers la chaumière.

- Mon p'tiot! fit-elle.

Alors seulement les assistants se rendirent compte du résultat lamentable de leur oubli : comprenant que toute intervention serait vaine, ils tentèrent d'arrêter la vieille nourrice ; dix mains la saisirent à la fois ; elle se dégagea de leur étreinte ; le désespoir décuplait ses forces ; elle se jeta sur la porte, qu'elle enfonça plutôt qu'elle ne l'ouvrit, d'une poussée surhumaine et s'engouffra dans le brasier. Au même instant le toit s'effondrait avec fracas au milieu d'une pluie d'étincelles...
Lorsqu'il fut possible, quelques heures plus tard, de pénétrer dans l'étroit espace circonscrit par des pans de murailles encore debout, on découvrit, parmi les décomhres fumants, deux corps carbonisés, informes, étroitement enlacés. La même bière reçut ces deux misérables corps de femme et d'enfant qui n'en formaient plus qu'un, en quelque sorte, et tout petit.

Les funérailles eurent lieu le surlendemain. Placée sur un char traîné par des boeufs, la bière disparaissait sous un amoncellement de fleurs et de feuillage, et, derrière ce char rustique, venait, en rangs pressés, la foule, profondément recueillie. C'est que, - nul ne s'y pouvait méprendre, - ce n'étaient point là seulement des parents, des amis, des compatriotes accompagnant, de par la coutume ancestrale, un des leurs au champ du repos ; c'était le Morvan, le Morvan tout entier, atteint dans sa personne morale, qui s'honorait lui-même en suivant le convoi de la vaillante femme tombée victime de son devoir.
Mais, plus éloquents que ces marques de sympathie, plus éloquents que les discours officiels du sous-préfet, du maire, on aurait pu surprendre les propos de quelques vieilles bonnes femmes, propos familiers qui eussent doucement remué le coeur de la mère Coutard, si elle avait pu les entendre :

- Poore foone ! All' es d'dans l'tro, ai présent ! Mé tout d'même, all' es bin countente d'y ete, pour ce qu'all y es aivec son p'tiot !

Antonin Mulé

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Sources et compléments :

Dessin de Catherine Goxe

Folklore du Nivernais et du Morvan - Tome I - Jean Drouillet
Le Morvan Coeur de France - Joseph Bruley
Statistique de la commune de Fretoy - Jean Simon - 1883
Rapport adressé au Président de la République sur l'exécution de la loi du 23 décembre 1874 relative à la protection du premier âge - Waldek-Rousseau - 1886
Les parias : vie anecdotique des enfants abandonnés, placés sous la tutelle de l'Assistance publique - Ernest Gégout - 1898
Le livre des jeunes mères : la nourrice et le nourrisson - Cora Millet-Robinet, Émile Allix - 1897
Extraits de : Les nourrices du Morvan et enfants assistés au XIXe siècle - Marcel VIGREUX - Bulletin n°25 -1987 - ACADEMIE DU MORVAN
L'usage du biberon - Valérie Ranson-Enguiale - L'Histoire par l'image
Souvenirs d'un homme de lettres - Les Nounous - Alphonse Daudet - Paris, Marpon et Flammarion, 1888
"Les Etangs de Marrault" - Roman de Francis FARLEY - 1987
Le Monde illustré - Hebdomadaire - 1 août 1885
Les preuves - La Lanterne : journal politique quotidien du 10 septembre 1891
L'industrie des Nourrices Morvandelles au XIXe siècle - Pays de Bourgogne N° 92 et 93 - Dom Bégnine Defarges
Histoire de l'allaitement en France : pratiques et représentations - Catherine Rollet - Mai 2006
Rose et Louise - Maîtres des forges en Nivernais - Hubert Verneret - Editions de l'Armançon - Juillet 2013
Le p'tiot de la mère Coutard - Antonin Mulé - La Revue hebdomadaire (Paris. 1892)

les pages internetet les pages internet :les pages internet

Les Enfants-Trouvés - André DELRIEU - 1831
(1) Académie d'hygiène contre les maladies du premier âge et la mortalité des nourrissons : L'Art de donner des soins aux nouveau-nés.- Paris : imprimerie V. Goupy et Jourdan, 1883.-24 p.
Du Temps des cerises aux Feuilles mortes - Le site sur la chanson française de 1870 à 1945
Petit Patrimoine Non Classé comme Monument Historique

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